( 14 août, 2010 )

arton474.jpg                                                  Album  souvenirs 

Le romancier  à succès révélé par le Tambour, les Années de chien et le Turbot est passé aujourd’hui à la trappe de sa célébrité. Son dernier livre Agfa Box est un album souvenirs. Günter Grass, c’est la Lufthansa des lettres européennes : super médiatisé, un pied dans chaque métropole, en tête des manifs et des box-offices. Ce traveller’s chèque  de la  social-démocratie, le VRP de la gauche occidentale bien-pensante, la Thébaide  des idéologues bon chic  bon genre et des sociétés avancées. Votez Günter Grass ; On l’a  consulté sur tout et sur n’importe quoi, comme une vache à lait, il est devenu un porte-drapeau, un haut-parleur. Un de ceux qui ont le mieux réussi les noces de la littérature et de la politique, la première ayant évidemment tout à perdre dans ce genre d’idylle, sauf la célébrité. 

Mais, avec Grass, les choses n’ont pas tout à fait débuté par là, sur ces tribunes où il prônait hier. Elles ont commencé dans la solitude de l’écriture : en  1960, un jeune romancier presque inconnu publiait le Tambour et  fait immédiatement la une des journaux. Ce serait l’événement littéraire le plus important de l’Allemagne d’après-guerre. Un bouquin gigantesque, dont le héros est pourtant un nain, mais qui fera le tour du monde sur la pointe de ses quatre-vingt dix centimètres… Avec ce premier titre. Günter Grass tapait  au plus haut. Sa fresque de l’Allemagne moderne rejoignait les quelques grandes comédies humaines de la littérature universelle, qui font jaillir les vérités à travers l’oeil d’un borgne ou  la bouche d’un nabot. Pour le reste, tout au long des années soixante, le Tambour allait devenir une sorte de mot de passe, avant de finir en bouquet sur les écrans de Volker Schlondorff. 

La suite s’appelle humour, parodie, travail de taupe : donc de la vraie littérature. Günter Grass, qui a trimé dans les mines de potasse  de Hanovre et qui a eu vingt ans sous  le führer, en a trop appris. Il faut le lire comme le vigile d’un siècle  désemparé, comme un des meilleurs observateurs de son temps : son  œil  bridé est noir, et plus noir encore le constat. Il attaque ses contemporains à la massue, et dresse sur leurs décombres une oeuvre romanesque qui est une cathédrale baroque, où ruissellent  grotesques et gorgones dans un extraordinaire déferlement. On dirait que Grass observe l’occident par le judas de la perversion, de la monstruosité. Ses héros descendent de Quasimodo : voyez le nain de Tambour, voyez le Grand Mahike affligé d’une pomme d’Adam démesurée  dans le Chat et la Souris, ou encore l’ancien nazi des Années de chien avec ses histoires d’épouvantails à moineaux… La satire, évidemment, est au centre de tout ça, et c’est du même tabac  qu’est fait le Turbot, le grand roman de Grass paru en 1977 : une façon d’épingler l’ordre sur le cadastre du chaos. Un énorme torrent où se mélangent en un tourbillon assez fabuleux, le fiel et le miel dont s’est abreuvée l’histoire de l’humanité. Encore une fresque ! Souvenez-vous : Grass donnait la parole à un poiscaille dantesque qui  remontait à l’âge de bronze et passait en revue une dizaine de générations de cuisiniers, dont les recettes  diaboliques allaient laisser sur nos langues de lecteur des brûlures de vitriol…  Le Turbot devenait ainsi, dans les annales des lettres ouest-allemandes, une sorte de Trois Etoiles de la cruauté, sous l’égide de la grosse Ava à la triple mamelle, princesse des estomacs et bourrelle de l’histoire. Très fort, tout ça. Mais Grass, pour le reste, est tombé dans la trappe de sa célébrité, comme tant d’autres. Pourquoi les écrivains veulent-ils toujours se  mêler de ce qui ne les regarde pas ? La vraie  politique, chez Grass, elle se trouve dans ses fictions, lorsqu’il s’attaquait aux bases de sa société. 

Mais voici que nous arrive la nouvelle Günter turbo, peinturlure cette fois aux couleurs vertes de l’Allemagne post soixante-huitarde. Cela s’appelle Agfa Box. Ce livre, c’est le catéchisme Grass, une stance de vie déguisée en faux roman. Le titre fait allusion à une marque allemande d’appareil photos avec qui Grass avait figé le temps qui passe. Cet appareil sert de banderole à l’auteur de Tambour, qui aimerait extirper de son cerveau quelques bouées pour sauver ses souvenirs d’un inexorable naufrage. Grass s’est mis ici à l’heure du mea culpa et pose la grande question : comment pourra-t-il survivre face  à ces  dizaines de clichés défraîchis?  Et Grass en profite pour slalomer tous azimuts, anecdotes et confidences, errances amoureuses, questionnements à propos  de politique, engagements, voyages, rôle de père, choix esthétiques, relations orageuses avec la littérature et avec son pays. En commentant des photographies jaunis par le temps et en racontant des histoires tumultueuses d’une famille moderne recomposée, les enfants de Grass le mettent en scène comme une marionnettiste, réglant des comptes, montrant que Günter Grass demeure encore un monstre sacré de la littérature universelle.  FATHI CHARGUI Agfa Box Roman 232 pages Seuil  mars 2010 

( 8 août, 2010 )

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L’énigme du désir 

Une envie de voir toujours plus près Si l’histoire de ce roman ne se raconte pas aisément, il est d’autant plus difficile de la résumer en quelques phrases : C’est la recherche du désir inassouvi au delà  du plaisir de la vie conjugale. 

 «Le cœur est l’organe du désir…tel qu’il est retenu, enchanté, dans le champ de l’imaginaire», écrivait Roland Barthes, ou encore «Le simple, le désir, il construit les édifices de sentiments les plus complexes et les plus délicats», écrivait  André Maurois. 

Avec l’apparition du désir émerge une dimension proprement «anthropogène», c’est le présupposé de toute efflorescence sublimatoire : amoureuse, esthétique, religieuse ou scientifique. Moment déterminant où se met en place une instance d’un type spécifique, soustraite à l’emprise de la juridiction animale. On se trouve donc devant une double énigme : celle d’un désir devenu faculté, et celle d’un désir empruntant à la sphère du besoin ce «quelque chose» qui lui permet d’assurer son triomphe.
 Sur le premier versant, le paradoxe tient à ce que nous conférons à un objet «inutile» une valeur qui semble s’opposer à toute finalité.
Le deuxième versant : si le désir n’est défini qu’à partir d’un manque éprouvé par le sujet, comment pourrait-il se constituer autrement que négativement? Comment pourrions-nous en signifier l’objet ? La question surgit ainsi de savoir si le désir croit en raison de l’aptitude à ressentir la privation ou en proportion de l’évanescence et de l’absence de réalité effective propre à son objet. Voilà toute la problématique de ce roman. 
Le moteur du monde 
Le désir des sagesses antiques à l’individualisme moderne. Le désir, «seul ressort du monde», disait André Breton, «seule rigueur que l’homme ait à connaître». Mais parce que le désir est précisément derrière chaque action, il est aussi souvent insaisissable…
Slavoj Zizek, un philosophe slovène, examine la question du désir aujourd’hui. Entre l’ancien interdit lié au plaisir et l’impératif contemporain de la jouissance, quel désir désirer ? 

Pour le prix à gagner Slavoj Zizek répond : «Il faut être prudent. Toute la thématique des années 1960, autour de la critique de la “société de consommation”, a été qu’on nous offre des petites satisfactions, des petits bonheurs, des plaisirs bêtes pour nous priver des “vrais”.La plupart des enfants achètent des œufs Kinder pour la surprise. Ils  ne prennent pas toujours le temps de manger le chocolat. C’est une logique du désir, pas de la consommation. Les œufs Kinder  sont sur le modèle de tous ces produits qui nous promettent quelque chose “en plus” de ce que nous pourrons consommer, comme ces emballages où il est écrit : “De nombreux prix à gagner à l’intérieur”». 

Désir et passion

Comme on peut le constater, la volonté humaine est une transition entre le désir animal et la rationalité; Aristote l’a définie comme «désir délibéré», cette expression même implique que la réalité naturelle, résumée dans le mot désir, est niée et néanmoins retenue dans une réalité de rang supérieur apparentée à la rationalité. La décision requiert ainsi une conception dialectique de la réalité, selon laquelle la racine du désir est sublimée dans l’énergie de la décision. Telle est la situation dialectique : elle est représentée, dans l’Encyclopédie hégélienne, par la transition d’une philosophie de la nature à une philosophie de l’esprit. Contre l’érosion du désir  De l’amour à la soif de connaître, de la pulsion au manque, du désir de Dieu à celui de la chair, de l’amour du pouvoir à celui des belles choses. Pour Platon, «l’amour, au terme d’une ascension qui le mène de la beauté des corps à celle des âmes et de leurs occupations, puis aux connaissances, n’atteint sa vérité qu’en devenant philosophe et en engendrant des discours qui ne sont beaux que parce qu’ils sont vrais».
Mai 68 criait le slogan: «Prenez vos désirs pour des réalités.» Mais quels désirs, et pour quelle finalité? Le désir de consommer s’érige aujourd’hui en art et manière de vivre. Il reprend au fil du temps le dessus, investissant ainsi tous les secteurs de l’économie et des services, comme une machine broyeuse: le tourisme, les loisirs, la santé, le paraître. Avec le confort matériel, l’individualisme impose comme une règle à suivre la quête du bien-être spirituel. A l’heure actuelle, le marché de l’âme apparaît comme le prolongement logique du commerce des choses.
«Il faut songer au temps de l’après-hédonisme», écrit Lipovetsky. Dans un lointain avenir, le culte de la marchandise éphémère cessera, le consommateur perdra «son imaginaire luxuriant et sa centralité triomphale», le bonheur ne sera plus normé. N’en déplaise aux constructeurs d’automobiles qui — vantant les mérites d’une automobile, proposaient ce slogan «Contre l’érosion du désir» — luttent contre l’érosion de la libido, ainsi qu’aux enragés de l’hyperconsommation, on se prend à rêver que ce temps là aurait sa part d’ombre, son lot de lassitudes et d’ennui, et qu’enfin le désir, un moment épuisé, trouverait sa juste fin. 
FATHI CHARGUI 

L’énigme du désir  Roman de Vivian Adams  226 pages Gallimard  mai 2010 

 

( 3 août, 2010 )

 

La deuxième chance 

Le roman Libre échange de Bernard Mourad décrit une nouvelle facette des dérives économiques. Il en tire une intrigue originale et nous entraîne dans l’existence misérable de Marc Barrattier, petit fonctionnaire menant une vie sans beaucoup d’intérêt. 

Bref, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue pour cet homme. Il décide alors d’en finir avec la routine et la vie. Au moment même où il passe à l’acte, il reçoit un étrange e-mail sur son ordinateur lui proposant «une seconde chance» de vie meilleure qui lui ferait oublier ses petites misères. 

Sans lever le voile sur l’intrigue et la chute de l’histoire, on dira seulement que cet anti-héros va se retrouver embarqué dans une histoire rocambolesque consistant à échanger sa vie avec un autre désespéré de la vie, sur fond d’émission de télé-réalité. 

En fait, le roman s’interroge sur la quête de l’identité et du bonheur… De quels paramètres dépend vraiment notre bonheur ? Tout homme veut être heureux, et cela suffit peut-être à définir, au moins provisoirement, le bonheur: il est ce que chacun désire, non en vue d’une autre chose (comme on désire l’argent pour le luxe ou le luxe pour le plaisir) mais pour lui-même, et sans qu’il soit besoin – ni, d’ailleurs, possible – d’en justifier la valeur ou l’utilité. «A quoi bon être heureux?» À cette question saugrenue, il n’est pas de réponse, et c’est à quoi le bonheur se reconnaît : il est le désirable absolu, qui vaut par soi seul, la satisfaction ultime vers quoi toutes les satisfactions tendent, le plaisir complet sans lequel tout plaisir est incomplet. C’est le but sans but (en tout cas sans autre but que lui-même) et le contentement sans reste.

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Bonheur et identité 

  

On aura reconnu, dans les lignes qui précèdent, l’écho de l’analyse aristotélicienne (Ethique à Nicomaque, I et X). Tout être tend vers son bien, et le bonheur est le bien de l’homme. Il est, donc, dans toute action, dans tout choix, la fin que nous visons et en vue de laquelle nous faisons tout le reste. Fin parfaite, dit Aristote, le bonheur étant «toujours désirable en soi-même et ne l’est jamais en vue d’une autre chose». 

Rien ne sert qui ne serve, directement ou indirectement, au bonheur; mais le bonheur, lui, ne sert à rien. Il n’est ni instrument ni moyen (si on était heureux pour une autre chose, c’est cette autre chose qui serait le bonheur), mais fin, uniquement fin et, par là, fin absolue: «Tout ce que nous choisissons est choisi en vue d’une autre chose, à l’exception du bonheur, qui est une fin en soi». Il est la fin des fins. Le bonheur n’est pas un bien parmi d’autres, il n’est même pas, en toute rigueur, un bien (car alors seraient suprêmement désirables non le bonheur, mais le bonheur plus les autres biens, et ce serait cette somme qui serait le bonheur) et pourtant «la chose la plus désirable de toutes», qui seule est capable d’apaiser le désir. Sans le bonheur, en effet, nous n’en finirions pas de désirer. Choisissant indéfiniment une chose en vue d’une autre («de sorte que le désir serait futile et vain», nous ne connaîtrions ni contentement ni repos, et cette poursuite indéfinie du plaisir nous en éloignerait sans cesse. 

N’oublions pas que le roman de Bernard Mourad évoque aussi la question de l’identité. Qui suis-je ? En un sens restreint, l’identité personnelle concerne le «sentiment d’identité», c’est-à-dire le fait que l’individu se perçoit le même, reste le même, dans le temps. En un sens plus large, on peut l’assimiler au «système de sentiments et de représentations» par lequel le sujet se singularise. 

Mon identité, c’est donc ce qui me rend semblable à moi-même et différent des autres; c’est ce par quoi je me sens exister aussi bien en mes personnages (propriétés, fonctions et rôles sociaux) qu’en mes actes de personne (significations, valeurs, orientations). Mon identité, c’est ce par quoi je me définis et me connais, ce par quoi je me sens accepté et reconnu comme tel par autrui. Les dimensions de l’identité personnelle dépendent, en effet, pour une large part des idéologies de la personne qui traversent une culture donnée. 

  

Fathi CHARGUI 

 

Libre échange, de Bernard Mourad, 343 pages, Editions JCLattès, mai 2008. 

 

( 2 août, 2010 )

 

Maos — Roman de Morgan Sportès 
Une fiction de 3.000 volts 
Qu’on ne vienne pas nous raconter que créer, c’est seulement souffrir sur le moment, dans l’instant, que c’est accoucher, et puis se relever et vivre avec fougue ce qui s’ensuit, la libération, et l’épanouissement. Créer, c’est encore souffrir après coup. 
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Pour l’artiste, le rideau ne tombe que sur le dernier souffle, et le mot fin n’acquiert sa valeur réelle que dans la cessation de la vie, dans la mort. On écrit un roman, on réalise un film, on peint une toile, on compose un concerto, on peine, on se tourmente, on se torture, on saigne même, mais ce n’est rien, strictement rien, comparé à ce qui nous attend.
Écrire un roman, c’est la mer à boire, enfin presque. C’est affronter en solitaire des grains de force dix, sur la route du Rhum. Au port, selon l’éclat ou la faiblesse de votre course, vous ferez figure de héros, ou bien de misérable fou, de champion ou rescapé, ce qui, au regard de l’océan, se confond volontiers. Fou ou héros, vous aurez de toute façon partagé la vision d’un désert omnipotent et toujours recommencé, l’inconfort d’un tourment monotone, l’ennui d’un paysage éternellement dérobé,  refluant sans cesse vers l’intouchable horizon. De toute façon, la page blanche est la seule que pourrait signer indifféremment le grand ou le petit écrivain. Seul le petit, bien malheureusement, laisse percevoir ce désordre vide étendu à perte d’inspiration, ce désespoir lacunaire que les performances d’écriture tentent de combler. Les hommes, par l’effet d’une morale trop tôt dévoyée dans la trompeuse familiarité des dieux, ont toujours préféré des triomphateurs aux médiocres, et c’est bien dommage : les médiocres, eux, ne peuvent rien cacher. L’échec est plus riche d’enseignements que la réussite. 
Depuis « Siam » jusqu’à «Maos» Morgan Sportès n’a pas cessé de nous offrir des perles. Siam cache un auteur extrêmement cultivé qui chante Don Giovanni et cite Clément Marot pendant que les autres braillent « Tiens, voilà du boudin… »Cela fait le charme de ce roman, car la culture sort ici de bibliothèque ennuyeuse pour vadrouiller dans la réalité de 1982 : Rembrandt plus Bruce Lee. Voilà donc notre imaginaire confronté aux vraies images d’aujourd’hui, écrit la critique lors de la parution du roman « Siam » de Morgan Sportès en 1982. Là aussi dans son dernier roman, Morgan Sportès excelle dans l’art de mêler la réalité et la fiction.
Alors que tant de jeunes gens puent de la conscience, sitôt qu’ils quittent leur encrier, dans lequel ils devraient pourtant se noyer, ne serait-ce que pour débarrasser le plancher, et qu’ils s’empêtrent dans la flatterie niaise, lassante, dès lors que les caméras de la notoriété planifient leurs rictus morbides (ne me demandez pas qui je vise, ils sont de tous bords, de gauche comme de droite, d’ici comme d’ailleurs), il n’est que les vieux pour continuer de relever le gant, le défi. Pour persister dans l’insolent refus. D’ailleurs, je tiens pour évident que celui qui fait le brave à tout bout de ligne est déjà intemporel, éternel, et par conséquent hors d’âge. En somme, créer, c’est  se vieillir aussitôt, puisque c’est mourir sur chaque image, pour s’étonner ensuite d’avoir quand même survécu. C’est donc le contraire de la minable ambition qui se satisfait des contrats, des prébendes, et des louanges, qu’elles soient académiques, ou autres. Mieux vaut écrire seul et contre tous, qu’avec tous et contre soi.  Comme Morgan Sportès donc, qui, né en 1947, donc »soixante-huitard », m’en sanglote le corps, à force de précision dans le ravivement de ce qui fut le fugace, l’instantané, le jamais inoublié. Et quel touché dans le mot à mot. C’est l’écorché à vue de cœur, à vue d’âme, c’est la langue complice qui mêle et s’emmêle dans les odeurs les plus intimes là où le grain de la peau rivalise avec l’écorce de l’arbre (mais pourquoi écrit-on sinon pour graver cruellement ses initiales dans la sève des autres ?) 

La troisième dimension de la littérature En résumé, la ruine de certaines illusions militantes, au lieu de conduire à la mise en doute systématique de ce qui a pu les produire, et à une ré-accélération du sens critique, semble au contraire faire ressurgir d’autres illusions, comme si se priver d’idéologie relevait de l’inconcevable, de l’impossible. Or, c’est justement ce qui est en train de se passer : les ex-quelque chose, qui prônèrent naguère la destruction de tout savoir, de toute création, au nom de l’immanence révolutionnaire, paraissent se satisfaire désormais du monde tel qu’il est, au moins pour ce qui concerne l’Ouest et le Sud, et ils s’en justifient, les bougres, par une adhésion sans principes au « soyons ce que nous sommes ». Bien sûr, cet accommodement avec son « moi profond», que d’aucuns qualifient, à la légère, de romantique, n’est qu’une farce, puisqu’il fait table rase de la nature réelle de l’homme  et de la société.
 Remonter le cours de l’histoire et démonter les mécanismes des groupuscules gauchistes des années 70 pour en faire une fiction de 3.000 volts. Faire des événements des années 1970 un roman historique dont les faits n’échappent pas aux règles du thriller. Voilà une idée géniale ! En l’occurrence, quand ce roman gigogne oscille entre le narrateur façonnant ou gommant, sous nos yeux, les différentes actions du héros de l’histoire. Un régal !
Ici, le roman historique paraît être la troisième dimension de la littérature, une sorte d’échappée dans un temps synthétique, celui de la mémoire, afin de sortir d’une alternative féconde en délices mais aussi en angoisses qui peut se poser au romancier, surtout lorsque celui-ci entend se prévaloir du titre d’historien. Que se passe-t-il en effet ?
Ou bien il souhaite fournir les racines de l’histoire, s’arracher à ses pesanteurs et à ses geôles, se dégager du passé, dans un élan de liberté  pour rejoindre l’utopique : il se plonge alors dans l’universalité des mythes, dans des mondes intemporels, dans les symboles de l’onirisme, dans le foisonnement du lyrisme, dans les ruptures baroques et les   archétypes d’un cosmique imaginaire. Ou bien perdu soudain dans un monde littéraire qui, comme laTerre, courrait dans les ténèbres vers Alpha de la Lyre, il se trouve détaché des réalités et des logiques, il s’éloigne des autres qui sont souvent incapables de le suivre là où il souhaite les attirer et refusant de s’évader dans le surréel ou de se laisser envoûter. 

Le piège Le roman historique est une belle illusion. Sa seule réalité n’est sans doute que celle d’un label paresseusement accordé par des éditeurs désireux de chatouiller le point sensible des lecteurs : le culte du passé. Le romancier dit historique serait une sorte de professeur masqué qui refilerait à ses étudiants- lecteurs des cours d’histoire de contrebande et prendrait le parti de la fiction pour tenir en haleine un public qui n’a guère envie de retourner à l’école. Bien des romanciers « professionnels» jouent d’ailleurs avec rouerie de cette ambiguïté et font un spectaculaire étalage de leur érudition et de leur travail préparatoire de documentation pour se donner de faux airs de maîtres de conférences, trousseurs de belles histoires sur fond de décor d’époque.
 « Maos », ce roman hâtivement baptisé historique nous apporte, cet été, la preuve qu’on peut fort bien voyager dans le temps sans pour autant jouer, avec des personnages- soldats de plomb, la comédie de la reconstitution historique et qu’on doit prendre l’histoire pour ce qu’elle est : une source intarissable d’imaginaire. Certes, en ces temps de flottement idéologique où le vague à l’âme et le sourire narquois face à l’expérience  des années «  mai 68» tiennent lieu de parade contre de trop redoutés engagements, peu nombreux sont les intellectuels qui ont trouvé leur salut dans la persévérance. L’auteur refuse de jouer à l’éternel pilotage à vu et mise sur la rumination de trois ou quatre questions essentielles : celles de l’imposture totalitaire, de l’avenir de la démocratie, de la crise de la raison et de l’urgence du renouvellement de l’exigence éthique. Car ce roman, quelles qu’en soient les qualités, n’est pas soutenu par une vision générale. Il aligne des faits tirés d’une vaste documentation des années 70.Cela dit, ce livre est utile, car il groupe une quantité d’informations parvenues en Occident, et puisées à des sources très variées. Une introduction méthodologique fait l’inventaire et des formes de la dissidence, et des sources d’informations disponibles.
Au départ, une intrigue qui ne tient qu’en quelques lignes: Jérôme, intellectuel français moyen ou intellectuel moyen français comme on voudra, tombe dans le piège que lui avaient tendu ses ex-camarades gauchistes. Cet ex-gauchiste qui avait coupé les ponts avec son passé controversé, se trouve bel et bien contraint d’exécuter les ordres de son ex-confrérie reconstituée malgré son auto dissolution. Sachez seulement que ça se goupille autour de règlements de comptes entre gauchistes au snack-bar «Au Canon de la Mitidja »sis au 12 rue Gabriel- Péri, Sèvres 92310. Faites gaffe les gaziers ! Ça vous a le titre d’un best-seller de l’été, ça vous a le côté mastoc des sagas balnéaires, ça vous a même un look des romans parfumés à l’ambre solaire, mais c’est tout, sauf un reposoir pour estivant en pleine hypoglycémie. L’écriture de Morgan Sportes, c’est vraiment un truc dingo. Des mirages de tristesse filés à 200 à l’heure sur les autoroutes fondues par la canicule. Un style cradingue sacrément efficace qui donne dans les glissières à chaque encablure.  Morgan Sportès se débride au plus court, il ne va pas attendre jusqu’à la Saint-GlinGlin, pour nous lâcher les bons morceaux, dans une même sensation de force sans limite et de fragilité. Une vidange idéale pour vos méninges encalminées. Mieux qu’un morceau de Zappa, une BD interstellaire ou un polar. Tout de suite vous vous sentez à la coule, dans un demi-sommeil cauchemardeux, avec le palpitant qui fonctionne comme une chaudière chargée au ras de la gueule. L’impression de peser des tonnes, les guibolles en flanelle, le nez dans blédine .Ah les jolies vacances ! Merci M. Morgan Sportès. 

La nature du swing Dans sa perfection, le roman d’aventures suppose, pour ne prendre que des exemples fameux, la correction extrême d’un Boileau et l’imagination échevelée d’un Dumas, ou d’un Zévaco, dont on parle moins mais qui  n’était pas si mal rapport au désordonné et à l’effréné. En un mot comme en cent, le swing, ce n’est que de la rigueur dissimulée, jugulée. Mais surtout pas cette négligence coupable et cette surenchère dans le n’importe quoi d’un Manchette, qui pour autant plait beaucoup. Ce qui est normal, puisque notre époque  confond Déon et de Maistre, Tavernier et Walsh, July et Kane. Au reste, n’inventent de telles histoires que les moralistes, même s’ils mettent tout en œuvre pour brouiller les pistes. Mais ils n’arriveront pas à nous convaincre qu’ils agissent de la sorte uniquement pour la beauté du geste, ou le plaisir de tuer le temps. Leur éthique finit toujours par commander aux mots, et au fil des phrases, derrière lesquelles ils s’imaginaient camouflés, resurgit ce goût de l’admonestation, et de la réprimande. 

Entre Robbe et Grillet?… Ainsi, Morgan Sportès confirme sa maîtrise de l’intrigue, qu’elle soit amoureuse ou criminelle. Ici, il s’agit de nous intéresser aux enquêtes, fortement intrigantes, et  rebondissantes, de Jérôme, éditeur, d’Obélix, ex-gauchiste. Et bien que nous prenions un plaisir intense (on en recommande même) à leurs allers et venues entre le restaurant « Le canard chinois », le snack-bar « Au canon de la Mitidja », l’appartement  du héros à la rue des martyrs, son bureau des éditions « le puits », il nous faut quand même marquer des temps d’arrêt, et de réflexion, dans notre lecture. On est entre les mains de casseurs qui menacent de tout faire sauter. Avec Morgan Sportès, rien n’est sûr : le tout est par conséquent de faire que le crime engendre la sentence, et vice versa. Le tout surtout est qu’ensuite que nous puissions y croire dur comme fer. En être moralement estimable, Morgan Sportès ne peut que vouloir rivaliser avec les absolutistes, je veux parler des Scott, des De Foë. Si bien que « Maos» captivera tous ceux qui refusent de vieillir dans le confort des idées déçues. C’est que, plus les années passent plus Morgan Sportès s’installe au creux de nos existences frivoles, comme un rappel insistant de ce que nous devrions réellement être: fugitifs mais fulgurants parce qu’avertis de tout.
Toujours entre le souvenir  et la recherche du temps perdu, toujours contre la tendresse et le cynisme, avec un coeur gros comme ça, un goût féroce de la vie, Morgan Sportès se bat avec sa mémoire, cherche l’affection du silence et ne trouve le plus souvent qu’un exécrable mécanisme d’habitudes. Où sont-elles passées ces années 70 ? Illusion d’un monde meilleur. Suicide de l’âge tendre, le seul qu’on mijote collectivement. Utopie d’un égalitarisme mondial. Zoom arrière sur les décombres de l’adolescence. A Paris ou à Grenoble, débats sur débats dans toutes les facultés de droit ou de sciences politiques. Bref, Si vous rencontrez M. Songe, pardon M. Jérôme, vous le reconnaîtrez aisément: il porte une cravate club, la mèche de cheveux laquée sur le front. Mais le comble, c’est que Jérome est un personnage de Morgan Sportès, cet écornifleur arrogant qui a passé sa vie à accrocher dans le dos de la littérature les pinces-sans-rire d’une dérision dont il est passé maître. Morgan Sportès? On l’épingle trop souvent sous la calotte du Nouveau Roman, entre Robbe et Grillet, entre le rétroviseur et la courroie du ventilateur, alors qu’il est à lui seul toute la diligence de la modernité. Quant à nous, les lecteurs nous sommes les passagers toujours ébahis de voir une œuvre aussi personnelle et aussi singulière : le Morgan Sportès se renifle au premier coup de museau, avec son art de régaler en même temps le ventre et la cervelle. C’est-à-dire de faire rigoler la galerie en posant les questions les plus graves qui soient, y compris celle de savoir comment un bipède nommé écrivain peut-il, d’un coup de baguette magique, arrêter un mouvement en cours d’exécution, refaire l’intrigue dans la même page d’un roman, dont le cours de l’histoire est en train de se nouer et de se dénouer. Génial ! 

Fathi CHARGUI 
Maos Roman de Morgan Sportès – 398 pages – Grasset – août 2006 – Paris 

( 2 août, 2010 )

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Drôles de gens 
Fellag a publié cinq livres (Djurdjurassique bled, Rue des petites daurades, Cest à Alger, Comment réussir un bon petit couscous, Le dernier chameau et autres histoires, éditions JCLattès) depuis quun beau jour, lâchant son costume de clown, il s’était mis à tournoyer de joie autour de la table où il écrivait les premières pages dun livre. 
 Dans le même laps de temps, devenu lun des auteurs algériens les plus prolifiques et les plus lus des jeunes générations, il a produit des one man shows : on noubliera pas ces farces Babour Australia  ou encore Djurdjurassique bled. Le théâtre de Fellag va souvent par paires, chaque nouvelle pièce se posant comme la continuité, la réplique ou la critique de la précédente… Ses textes ont ravi  un public passionné qui ignorait alors quelle signature se cachait sous le nom de Fellag… Créateur prolifique, son œoeuvre est larc-réflexe dune aventure humaine dans sa tentative de mêler harmonieusement le temps dune vie et lespace dune création continue.
Il y a ceux qui ont la bougeotte et qui ramènent de leurs voyages leurs trophées littéraires. Et les autres, qui s
établissent dans un lieu daffinités, observent le monde, lancent des ballons, des bouteilles, des bouées et attendent des réponses… Fellag nest pas un ermite, cest un solitaire qui a trouvé lappui de ce que des générations de mutants pourraient lui envier : lefficacité du verbe. Le secret chez cet auteur particulier se dérobe dautant plus qu’il a été dévoilé : ce qui est découvert dans les rayons de lumière doit empêcher le curieux de pénétrer à lintérieur du phare : cest son système de défense. Fellag soffre aux regards des lecteurs pour mieux leur dérober les vérités nécessaires comme sil existait deux formes de vérité : celle de la passion littéraire qui justifie beaucoup et celle de la vie privée quaucune intrusion jamais ne justifiera. Cependant, quils aient la bougeotte ou quils se terrent, le mouvement qui pousse les écrivains est nécessairement le même, il mène deux-mêmes vers leur oeuvre et du monde vers eux-mêmes; rien sans les autres et tout pour soi ! Est-il un être au monde plus préoccupé de lui que lécrivain ? Intuitif ou cruel,  doux et inquiet à la manière des sauvages décrits par Stevenson ou par Melville, Fellag  a un comportement dinsulaire : il va au-devant de qui vient le visiter, mais il sinquiète du démon invisible. Raymond Roussel voyait lAfrique en rêvant dans son jardin exotique, Fellag, lui, la voit dans la voix des autres: il se fait raconter lAfrique, après avoir vécu en Algérie et en Tunisie, puis il la raconte. Et tant pis si le voyageur, beaucoup plus tard, se retrouve dans  un livre et ne sy reconnaît pas ! Est-ce la vérité ? Est-ce la vérité parce qu’irrécusable ? Est-ce  irrécusable parce que cest écrit? Il y a dans le sillage des œoeuvres de Fellag  des amertumes secrètes qui ne seffaceront pas. Jusquà présent, à des variantes près, Fellag avait respecté les règles de la fiction : les personnes réelles qui linspiraient étaient seules à se reconnaître sous des traits plus ou moins flatteurs. Dautres ont eu le sentiment d
avoir livré leur âme au diable. Méfiez-vous des romanciers !
Qui tracera la frontière entre la réalité et le romanesque ? Sûrement pas Fellag qui se plaît à brouiller les genres. Le roman L
allumeur de rêves berbères est difficile à classer. Vous lui trouvez une étiquette et cela ne colle plus. Roman réaliste? Cest un peu court. Fable philosophique? Démodé. Réflexions sociologiques? Trop pompeux. Au moins peut-on assurer que  le livre est à limage de lauteur : insaisissable. Vous le croyez comédien,  cest un acrobate. Vous le voyez humoriste, il le nie. Ecrivain! Pas de doute, cest bien lui. Cest aussi quelquun qui sait émouvoir avec le quotidien, se moquer des machines (antenne parabolique, alambic) et au détour, un peu de lui-même. Pour peu, lon renoncerait à lenfermer dans un genre, on se ferait vite piéger par le charme du livre. Il ne sagit pas de lenchantement dune écriture à circonvolutions multiples mais  dhumour froid, celui du verbe sec. Cela va parfois très vite, comme une bonne blague, un canular qui claque en quelques mots. Cela dure un peu, juste le temps de dire et non de conter. Impossible de déterminer un rythme ou une construction préméditée : le texte fuit, vit et meurt comme autant de mouvements musicaux nés de la pure fantaisie de leur créateur. 
La dure réalité du quotidien  Tout livre est une tentative pour échapper aux décombres. Fellag donne le la avec ce roman. Il porte un regard au vitriol sur une page dhistoire. Avouons-le  tout net, Fellag enchante par son imagination débordante où la coupure deau dans son roman nest quun prétexte pour décrire une société maghrébine en pleine mutation. Ici tout passe à la moulinette, le bidouilleur dantenne-couscoussier sur les toits dAlger, le fabricant clandestin de vin à lalambic miraculeux installé dans une cave transformée pour loccasion en laboratoire de misère, la mort de la vieille dame juive du rez-de-chaussée endeuillant tous les voisins.
Fellag récidive dans son art de faire rire et pleurer face aux malheurs des hommes. Il  persiste et signe une critique acerbe à la manière des textes de ses spectacles Babour Australia ou Djurdjurassique bled. Son écriture s
affine dune création à lautre. Toujours attentif à la vie dans le milieu des laissés-pour-compte. Il demeure ce journaliste fin limier à la recherche des faits les plus saisissants. Des cours intérieures, de celles doù lon devine le ciel plus quon ne le voit, où la lumière se fait précieuse, mélancolique. Des portes ouvertes sur de sinistres couloirs, des façades ravinées par lusure. La réussite et la déconvenue ne sont que des faits  esthétiques. Seul compte linstant  qui révèle la splendeur. Les personnages de Fellag  nacceptent jamais dappartenir à ce temps écartelé où ils ne voient ni progrès ni maturation, mais une dépossession. La conscience de la durée est contemporaine de la défaite. Léchec des personnages saccomplit lorsquils comprennent quils ne peuvent refaire le passé. Tout comme cette incapacité à  unir réalité et  subjectivité des personnages. Entre les mots serrés des gouttes de pluie transparaît linnocence maléfique d
une génération perdue.
FATHI CHARGUI 

Lallumeur de rêves berbères, de Fellag, 303 pages, éditions JCLattès, août 2007.       

( 2 août, 2010 )

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Une merveilleuse histoire d’amour 
Chronique d’un homme amoureux avec ses vérités, ses mensonges. Cest aussi une satire sur un monde délétère 

Plantons le décor : des années 50 aux années 90, lamour inconditionnel de Ricardo pour la «petite Chilienne» le mènera partout là où la vénalité de cette dernière la conduit. Entre Paris, Londres, Tokyo ou Madrid, il la retrouvera maîtresse dun guérillero castriste, femme de bourgeois ou encore victime soumise d’un contrebandier japonais. Sur plus de quatre décennies, lhistoire du «bon garçon» et de sa «vilaine fille» traverse les générations pour faire résonner toute létrangeté dun couple aux sentiments sado-masochistes. Cest, a priori, un mauvais tour que joue aux lecteurs Mario Vargas Llosa dans les Tours et détours de la vilaine fille. Le récit révèle peu à peu tous ses enjeux, subtilement menés par les différentes couches romanesques. Derrière lapparente incohérence du parcours de la «petite Chilienne», lauteur dresse un formidable tableau de lhistoire politique et culturelle du monde, depuis les années 50. Plaçant ses personnages dans des capitales stratégiques, Mario Vargas Llosa fait ressentir presque physiquement à son lecteur leffervescence intellectuelle du Saint – Germain-des-Près des années 60, entendre la pop londonienne des années 70, ou découvrir avec la génération des années 80 les débuts du sida. Cest, enfin, révélée dans les lettres de loncle Adaùlfo resté à Lima, lhistoire contemporaine chaotique de son pays natal qui est analysée par le romancier. Noublions pas que Mario Vargas Llosa est un homme politique reconnu au Pérou.
Le traitement de la «petite Chilienne» renvoie aux grands exemples du mythe de la femme fatale. Car celle qui deviendra successivement Arlette la guérillera, Mme Arnoux, Mrs Richardson ou encore Kuriko.
On napprendra son véritable nom que dans les dernières pages .C’est un personnage caméléon dont la personnalité changeante et le pouvoir de séduction exotique ne sont pas sans rappeler la Conchita de Luis Buñuel, cet «obscur objet du désir». Et, derrière cette soif féminine de richesse, se livre une satire des formes modernes du pouvoir dans tout leur ridicule, du militaire communiste au fonctionnaire de lUnesco, en passant par l
aristocrate anglais racé, tous roulés dans la boue par la «petite Chilienne».
Quant à l
histoire damour elle-même, elle fonde toute son esthétique dans ce mélange de sordide et de pureté qui qualifie la passion de Ricardo pour sa «vilaine fille» : contrastant avec lapparente pauvreté du personnage masculin, les rares moments où apparaît la «petite Chilienne» brillent dune lumière un peu exubérante, certes, mais à léclat percutant. Ricardo se fera peu à peu limage dun sentiment pur, lunique salut de celle qui deviendra dans les dernières pages un modèle dhéroïne tragique.  
Rien n’est moins logique et rationnel qu’une passion  Ainsi dans Tours et détours de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa, puisque cest de lui quil sagit, se fait le chroniqueur a mezzo voce des conduites banalement amoureuses. Et ce que lon estimait, à tort, quasiment impossible à fixer dans le cadre, cest-à-dire la petitesse, la mesquinerie, devient évident. Immédiatement visuel et sensible.  Jugez-en : amante ou femme mariée, la vilaine fille trompe Ricardo avec une dizaine dautres hommes uniquement parce quelle trouve  à ces derniers  «quelque chose de pathétique». Mais, à force, ce qui nétait que caprice se transforme en volonté de rupture et, sans crier gare, la comédie vire au drame, avec la violence physique et morale, les blessures et les maladies épuisantes. Mais là encore, Mario Vargas Llosa vise juste en ne rendant personne responsable, coupable, de ces «tours et détours de la vilaine fille». Et tout est de la même encre, ni prises de bec, ni cris, ni larmes. Ses personnages sont issus du beau monde et négocient froidement leurs ruptures et leurs divorces. Doù léloignement, les voyages aux antipodes… si bien quon se retrouve à marcher aux accents conjugués du fantastique et du sarcastique, comme si Cendrars sétait égaré dans les marges de Swift. 

Belle leçon de séduction  Voilà pour Tours et détours de la vilaine fille, manifestement nourri des vicissitudes de la vie quotidienne, serait-ce celle dun écrivain de génie. Voilà, enfin, un homme tout à fait surprenant, donc, tout à fait génial. Rien nest, en effet, moins euphorisant que la ligne impeccablement filée. Une fêlure rend tout à coup lobjet, ou l’oeuvre, plus cher encore à nos yeux. Ainsi Mario Vargas Llosa nous offre cette fois-ci lun de ses plus beaux romans. Dailleurs, le temps de louvrir, de vous installer dedans, et déjà ce qui nétait quillusion séloigne de vous, et déjà létrange vérité des mots vous emporte au-delà de lémanant, dans un réel plus réel que la réalité, un réel que votre esprit affamé démotions recrée instantanément dès lors quà lombre se substitue la proie. Vous voilà, par conséquent, sur le déroulant glissant dune situation à lautre, dune saison à lautre. Ricardo, ce fou amoureux, depuis sa tendre enfance, de sa copine de quartier, la vilaine fille, quil na pas lâchée dune semelle jusquà sa mort, est une merveilleuse histoire damour, face à laquelle on crie «bravo» et on en redemande. Car non seulement lauteur met en scène cette chronique dun passionné face à son obsession, mais il y prend également, comme spectateurs, et nous avec lui, un plaisir inouï.
Du reste, on a peine à croire que Mario Vargas Llosa ait pu composer un roman aussi grinçant dans ses tours de magie amoureux, aussi passionnant dans ses coups de théâtre que dans ses rythmes, où vérités et mensonges se relaient et se confondent : il fouille les corps et les c
oeurs et fouette les âmes, les plaçant constamment en porte-à-faux, là où ils révéleront le plus deux-mêmes. Et lensemble est traité au triple galop, avec alacrité et grâce. Car on ne dénonce bien que ce quon aime. Comme quoi, le succès est toujours fondé sur des équivoques et des quiproquos, des «oui, mais». Cependant, quimporte, lessentiel est ailleurs, dans cette histoire dans laquelle, malgré tout, lindividu continue démerger  et de séduire. Après tout, la vie n
est-elle pas une belle leçon de séduction ?
FATHI CHARGUI 
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Tours et détours de la vilaine fille de Mario Vargas Llosa – 404 pages – Editions Gallimard – Septembre 2006
 

( 31 juillet, 2010 )

histoiredelaphilosophie.jpgHistoire de la philosophie de Jean François Pradeau                La philosophie à la portée de tout le monde 

Il en est de la vie intellectuelle comme de la flamme du soldat inconnu. Il faut sans cesse la ranimer. La circulation des idées n’est régie par aucune loi naturelle. Si personne ne se dévoue pour relancer le débat ou risquer des idées neuves, l’énergie fatalement tombe et plus rien ne se passe. Or, les penseurs ne sont jamais mieux aimés que lorsqu’ils sont en pleine effervescence. Vous voyez brusquement leurs oeuvres exhibées sur les étalages des librairies et les colonnes des journaux et des revues. Inspirés par l’idée d’observation de la dualité du temps et de l’espace, les intellectuels qui, aujourd’hui, tentent d’aller au plus près de la confidence, dans cette zone d’ardeur où le balbutiement et la confession de Cassandre, ne peuvent s’empêcher de se référer à l’Antiquité : la Grande, la noble, l’exemplaire, celle-là même qui fascinait nos adolescences ! Quoi ! Cet immense domaine de stabilité, d’ordre, de beauté, administré par la philosophie et ses serviteurs engloutis dans l’ombre ? Ne serait-ce pas l’image de notre destinée ! Tant de mystères et de secrets inévitables.  Travaillant sur la réalité, l’intellectuel d’aujourd’hui ne peut que manifester l’acuité du moment. Voilà une des raisons pour laquelle le livre de Jean François Pradeau, contrairement à l’idée fort répandue qu’il n’y a plus à l’heure actuelle d’idée force, à l’instar du bouillonnement des idées au siècle dernier, consacrant son dernier livre à l’ « Histoire de la philosophie », fait l’état des lieux et énumère les idées forces de cette discipline, en guise de réanimation des débats qui nous préoccupent aujourd’hui. 

Après une période de calme relatif, de consensus et de complexité, revoilà le temps de la guerre des idées. C’est une guerre sans armes. Une bataille de mots et de valeurs. Elle se déroule sur le papier, sur les écrans et dans nos têtes. Ce sont des vérités qui s’affrontent. Mondialisation, colonialisme, République, mémoire, religion, école, nature et culture: les mots sont lâchés. Ils font l’objet de guerres de représentation de visions du monde. Nul ne sait qui seront les vainqueurs et les vaincus. Mais une chose est sûre : l’enjeu étant la conquête des esprits, la guerre des idées dans laquelle nous nous sommes replongés ne laissera pas intact notre paysage mental. On accuse notre société d’être frappée de torpeur, de condamner chacun à la solitude et de n’être qu’une course aveugle vers une destinée inimaginable. Et pourtant, on n’aura jamais inventé autant de supports à paroles, de  lieux d’échanges, d’espaces communautaires. Histoire de la philosophie ouvre le débat : Sur le marché des idées, la tendance est aux débats et à la polémique, à la publication d’essais courts, vifs, engagés. Cela annonce–t-il l’entrée dans un nouvel ordre idéologique ? Les « think tanks » proposent un modèle élitiste de la bataille des idées. Il n’empêche, une poignée d’intellectuels, armés d’un noyau d’idées–forces et de valeurs affirmées, peuvent réussir à changer le cours de l’histoire. La mondialisation est-elle une machine à appauvrir ? Une question qui s’impose, à regarder ce qui se passe de par le monde. Dans les pays riches, la mondialisation est perçue comme une machine à produire du moins–disant social. L’idée d’un inéluctable nivellement par le bas est cependant discutable. 

                          Nouveaux questionnements, nouveaux défis Les effets pervers de la victimisation est un autre thème de ce dossier : avec l’apparition des névroses de guerre lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle, l’attention des psychiatres se déplaça du traumatisme à la victime. Cette idée se serait ensuite imposée à l’ensemble de la société: chacun doit, pour exister dire sa souffrance et susciter la compassion. Si avant, on était respecté parce qu’on taisait sa souffrance, aujourd’hui on est reconnu parce qu’on la dit. Autre problématique de l’heure: La conquête des colonies a-t-elle été le creuset des crimes de masse du XXe siècle ? L’ex–colonisateur est-il raciste ? Tels sont les enjeux de la querelle qui divise les historiens de la colonisation. 

Autre registre:Que faire pour remédier à la crise de l’école ? Dans le débat qui oppose depuis longtemps les républicains partisans de la tradition, aux pédagogues, partisans d’adaptations, la voix des  tenants d’un retour en arrière bénéficie actuellement d’un fort succès médiatique:l’innovation contre la tradition, l’authenticité aux dépens du mérite.  En matière d’économie : Exaltant l’autonomie et l’épanouissement personnel sur fond d’intensification du travail, le management contemporain suscite bien des interrogations. Les valeurs qu’il invoque sont-elles le vecteur de nouvelles dominations ?Ou traduisent-elles une évolution des pratiques sociales qui dépasse la seule sphère du travail ? 

Autre sujet de questionnement: A–t–on encore besoin du concept de société pour penser les rapports sociaux ? La question divise les sociologues. Exaspérés, nombre de sociologues « classiques » trouvent  un peu facile de décréter, sur le papier, que c’en est fini de la société. Autre interrogation: Sur le devant de la scène une virulente « guerre des psys » oppose les psychanalyses aux tenants des thérapies comportementales et cognitives. En coulisse, les psychologues, dans leur pratique et leur pensée sont beaucoup plus éclectiques. Le monde des psys se distribue en un arc-en-ciel de positions très diverses. 

Autre problématique, les études sur le genre conçoivent la différence entre hommes et femmes comme une construction culturelle. Pourtant, les débats autour de la parité et de l’homoparentalité ont eu  souvent recours à la nature pour justifier certains points de vue.  Les biotechnologies menace-t-elles la nature humaine ? Clonage, techniques de procréation médicalement assistée, ingénierie génétique…, autant de nouveaux défis mais aussi de nouvelles craintes qui suscitent aujourd’hui de houleux débats. 

 Autre question préoccupante:le retour contesté de la nature humaine:l’essor des sciences de la « nature humaine » empiète–t–il  sur le domaine des sciences sociales ? On peut le penser, à voir la manière dont une partie des sciences sociales tente de se protéger de toute « naturalisation ».  Au sujet des moeurs de notre société: Le consentement suffirait-t-il à rendre licites tous les usages du sexe, ou bien l’État doit-il protéger les personnes contre elle-même ? Les préférences sexuelles n’ayant pas d’enjeu moral intrinsèque, on ne devrait ni les promouvoir, ni les interdire. Mille questionnements qui nous interpellent  en ces temps ultramodernes où la vie évolue à l’aune des progrès scientifiques et technologiques de pointe et les possibilités de nos  adaptabilités aux nouvelles distributions des cartes   politico—socialo—économico—culturelles du moment. 

FATHI CHARGUI  Histoire de la philosophie de Jean François Pradeau–800 pages— Seuil—Octobre 2009   

( 29 juillet, 2010 )

ungotdemiel.bmpUn goût de miel Récit de Dominique Rousset  Voyageurs sans–papiers Voyager pour écrire. Écrire pour voyager. Pérégrinations en miettes. Les écrivains aiment-ils le périple ou seulement le mouvement ? Humer le départ plutôt que partir. L’écho de Valéry Larbaud revient en mémoire : « prête–moi ton grand bruit, ta grande allure si douce, ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée, ô train de luxe !… » Toujours cette envie de migrer, de tuer le temps par la vitesse, cette drogue du paysage qui défile, implacable, tenace comme un eczéma. Cet art d’être ailleurs, Dominique Rousset le pratique à merveille. À l’instar de Segalen ou Bougainville, ou Kerouac ou Morand, Marco polo où Phileas Fogg, conquistador nonchalant d’immobilités tactiles. La parole se divise en cinq continents  .Ce glouton optique détrousse les méridiens, affole les hémisphères, aristocrate de la rétine qui dans sa profondeur désinvolte retient la substance fugace de la vie. Sur la terre fertile que constitue la page blanche se joue l’énigme du spectacle toujours recommencé. L’Eldorado ne désarme pas. «  À force de marcher à l’aveuglette l’homme s’invente des voies de garage au fond desquelles  rouillent de vieux destins rédigés en latin  »écrit Jean Orizet dans «  Le voyageur absent  ». Le film  défile : promenades en cyclo—pousse,  en petit train, les pirogues à balancier des passeurs, les canaux sillonnés de felouques chargés d’hommes. Toute une flottille de sensations sur le qui-vive. Quelque part « le voyageur absent » note : «  Dans la brousse le silence à une odeur de peau qui court. » Prose et vers en contrepoint jouent une toccata interlope échangeant heure d’hiver contre heure d’été. Entre une barrière de corail et un désert de sel, le monde ressemble à un vaste parc de lutte pour la survie. Les lunettes d’approche de l’auteur, moelleuses et charmeuses, recèlent dans leurs lentilles des trésors de grâce continue, la légèreté à tribord, la luxuriance à babord. Et le générique redéfile : senteurs d’iode suspendues entre terre et ciel, goélettes chargées de bois de santal, baobabs sans âge, sycomores comme des arquebusiers. A l’ombre des remparts des villes de départ et des villes d’accueil des candidats à l’immigration, Dominique Rousset le nomade se garde de tout exotisme; au milieu d’un parc à la française qui aligne ses ifs impavides, ce citoyen du monde se méfie de tout cosmopolitisme, à l’heure où les grandes métropoles affûtent leurs couteaux du soir, ce guetteur nonchalant ne s’enlise jamais dans l’hédonisme. Une bougeotte incessante motorise sa plume. Dominique Rousset nous donne à voir un vaste archipel indolent où nous naviguons au jugé, trébuchant sur un vieux coolie chinois, bousculé par le simoun qui balaye les ergs. Une pluie d’aérolithes s’abat  sur le chapiteau de la nuit. Là-bas le rêve d’obtenir des papiers et la perfection de ses passeurs menteurs fait monter  les enchères. Ce journal de bord ressemble à une grande boîte de jouets qui aurait déversé ses richesses : des villes illustres ou romanesques, des bourgades perdues dans des contrées obscures, merveille pour merveille à travers le tamis d’une sensibilité délicate.                                               Voyageurs clandestins 

Histoire de vérifier que la Terre est ronde et qu’on n’a pas perdu la boule,  Dominique Rousset s’embarque pour un récit romanesque qui a davantage à voir avec une bourlingue à travers le temps qu’avec les voyages chers aux tours  «  operators  ». Les boeings glacés de toutes les compagnies du monde nous auront mis, en dix ans, face au pire des voyages métaphysiques : nu devant une mappemonde. Le temps semble déjà loin où l’on allait à Katmandou, New York, Mexico ou se mesurer au Kilimanjaro pour en rapporter des carnets de route. Voilà que chacun peut faire le tour du monde et sait, de bouche-à-oreille, que toute route, fût-elle bitumée, ramène toujours à soi–même. Ce patriarche du début du siècle, Albert Camus, n’avait-il pas écrit un jour d’intuition folle : « le voyage n’est pas un plaisir, c’est une ascèse. » Qu’importe le lieu, pourvu qu’on est l’ivresse, chante cet écrivain dont le récit au titre  qui ne ment pas  : un goût de miel. Ce qu’il cherche en feignant de parcourir le monde, c’est le voyage transcendantal, le voyage au bout de la vie et de l’âme des hommes. Évidemment, il n’a pas trompé pour cela sa plume dans le même encrier que les autres écrivains voyageurs, mais si l’on se place à l’échelle de Noé, quelle importance ? Dominique Rousset a bâti un magnifique récit, en forme de recueils de témoignages saisissants, mettant en exergue la difficulté de «  brûler  » les frontières pour la ruée vers l’or. L’auteur a cru mêler son identité à celle des autres en mélangeant son langage quitte, de temps en temps, à y perdre sa langue, face à la misère des autres et leur difficulté d’obtenir des papiers dans les pays d’accueil. Il ne faut pas non plus se laisser décourager par le désenchantement de ces candidats à l’immigration qui vous pénètrent à la lecture des cent premières pages de ce livre, car son propos s’éclaire ensuite : c’est toute l’aspiration d’une génération qui s’y exprime de manière intense, celle en passe de devenir les héros des temps modernes… Nous sommes tous des exilés temporaires. Dominique Rousset retourne de son côté sur la terre de ses ancêtres, réels ou imaginaires qu’importe, on vient tous de la même souche… À travers la mort de l’autre sous la neige ou dans la famine et la soif du désert, il réussit à rétablir la concordance des temps à travers l’espace, le seul territoire balisé qu’il reconnaisse s’appelant le langage.                                         Exilés temporaires 

Evidemment, ce n’est pas le confort sur deux cents pages. On ne peut reprocher à cet écrivain de s’être blottis dans quelques pages dûment imprimées. EIles ont mis au contraire son identité en danger. Avec quand même une quête qui effacerait  volontiers toutes les autres si elle n’échouait toujours : celle du plaisir, de la jouissance. Les uns et les autres s’amourachent avec des continents considérés comme des êtres, et vice versa. Angèle, Tarek, Lamine, Micha et Anita, tous ces héros de ce récit  tentent vainement de rompre, d’aventure en aventure, leur solitude de glace, tandis que l’auteur se laisse aller à l’impuissance métaphysique avec ces quelques destins croisés où chacun des candidats à l’immigration est mis à nu sous les projecteurs au moment de son départ, de sa ville d’origine et de son arrivée dans son pays d’accueil, avec en sourdine les causes et les circonstances de son immigration, et les conditions de son rapatriement au pays d’origine, menotté , jeté dans un vol charter comme un vulgaire sac de courrier.  Il invente ainsi un autre territoire psychologique de race mentale   et dont nous autres se font sans doute volontiers les citoyens. À propos de voyage, alors, le livre lui-même devient une étape essentielle de l’exploration, s’intégrant au récit. C’est Sisyphe marchant avec un livre en guise de pierre. À chacun sa pierre de touche, fût-elle de glace, de feu, de mémoire ou d’imaginaire. Mais le voyage à travers ce livre—même si l’on ne peut que tirer de nouveau son chapeau  à Rousset—devient vraiment une agréable escale immobile.   FATHI CHARGUI Un goût de miel—Récit de Dominique Rousset—-224 pages —Seuil —Mars 2008 

( 28 juillet, 2010 )

kiffersarace.bmpKiffer sa race  Roman de Habiba Mahany 

                    Archéologie d’une cité             

Habiba Mahany est née en 1977 dans une banlieue de la région parisienne. Kiffer sa race est son premier livre. Elle a aussi fait partie du collectif qui a publié «  Chroniques d’une société annoncée ».   

L’adolescence, pour certains, est un cauchemar dont ils ne se réveillent jamais vraiment. Qu’est ce ? Un souvenir d’enfance ou l’entrée dans l’âge adulte ? Un amour interdit, une éducation intellectuelle et sentimentale ? Ou tout bonnement  les fragments d’une vie ? Ce n’est plus un thème romanesque parmi d’autres, l’adolescence, c’est une véritable invasion. d’Odile Marcel à Lucien Bodard, d’Atoine Audouard à Jean Cau, de Didier Decoin à Liliane Sichler, il est bon bec, dans l’histoire du roman, que de l’âge tendre. Tant mieux, après tout ! On connaît la vie amère et courageuse : on la retrouve dans ce roman  où un petit coquelicot  parvient à éclore dans les broussailles du désespoir et les orties d’une société qui ne fait pas de cadeaux. Tout le roman est sur ce ton de cynisme froid. Une version amère de ce que les poètes, ces amoureux de l’enfance, ont appelé le paradis perdu. Toujours attentive à la vie dans le milieu familial, Habiba Mahany  demeure une écrivaine à la recherche d’une communication Parents–Enfants. Ce roman est une découverte des points de vue et jugements de l’adolescent sur le monde qui l’entoure et sur les parents. Un constat clair à partir de recherches et d’enquêtes récentes qui révèlent une évolution sociale. Un ouvrage grand public qui fait le point sur la vie familiale dans la situation sociale actuelle. 

Il y a plusieurs manières de résumer un livre. On peut se contenter, par exemple  , d’évoquer un certain groupe formé de Sabrina, Linda, Adam, Alphonse…  Collégiens mais aussi Voisins de quartier qui se prêtent à une compétition de bon enfant en se partageant le même bonheur et le même malheur de la vie de tous les jours. Et on aura rien dit de  «  Kiffer sa race  », le premier roman très troublant de Habiba Mahany. L’essentiel ? Eh bien, il réside dans une écriture d’une fermeté, d’une densité, d’une maturité extrême qui frappe, venant d’une débutante. À trente ans, cette jeune femme à la tête bien faite n’a pas choisi la facilité. Elle décrit chaque  personnage avec une minutie très calculée. Aligne les scènes et les gestes non sans maniérisme. La rigueur, on la trouvera dans cette écriture à la fois fine,  précieuse, savamment descriptive qui rend formidablement attachants des personnages doués d’âme. 

                                           La quête de l’identité 

Une analyse sociologique d’une cité d’Argenteuil, mais celle-ci n’est ni celle d’une enfant perdue du siècle, ni celle d’une jeune bourgeoise en rupture de ban. Sabrina, fille de la banlieue, d’un père ouvrier, d’une mère tenant la barre, malgré tout. EIle pourrait jouer à Zola version Argenteuil 2008. Mais son témoignage, adressé comme une lettre d’amour à sa mère, son entourage, claque comme une gifle, un message comme une bouteille à la mer, écrit comment on parle dans la rue, Argot parisien, arabe, verlan, anglicismes se côtoient et se bousculent   dans une bienheureuse cohabitation littéraire. Pour compléter le tout, ci et là, des mots en voie de disparition  employés de façon décalée par rapport à leur sens d’origine tel ce jouissif «  carabistouille  » ou «  elle sait décidément pas trier le bon gars de l’ivresse des sens.  ». C’est coloré, cru parfois, vif et rythmé.   Un style qui convient bien à Sabrina, à son grand cœur mâtiné de   rugosité. A ses emportements, à son intransigeance. 

L’efficacité est sans doute au bout du chemin. De parents nés en Algérie, élevée en France, Sabrina est mal malaise dans une famille dont elle refuse l’autorité du grand frère. Ce roman de la quête, de la fuite, de l’exil dans une ville souterraine, possède à la fois une vertu documentaire et un souffle de poésie vagabonde. Alliant les dons d’observatrice dont fait déjà preuve Sabrina ou les algériennes au square à des préoccupations toutes personnelles, Habiba Mahany nous donne à la fois un vrai roman et un roman vrai. Sans fioritures stylistiques, mais avec un sens aigu des dialogues saisis au vif, l’aventure de Sabrina charrie les enseignes en toc  du monde moderne. Sur elle, se cristallisent les espoirs et les angoisses d’une génération flouée. Zazie version 2008 s’appelle Sabrina. Elle fauche dans les grandes surfaces, prête les pires fantasmes à ses proches, supporte avec abnégation une maman aigrie et un frère autoritaire, file en Argenteuil avec toute la famille avant de connaître la vérité de sa vérité à la fin du roman. La désillusion est nécessaire, tonique. Elle ne conduit pas obligatoirement, comme certains se plaisent aujourd’hui à le croire, à l’autodestruction, au néant. C’est au contraire un passage, une rupture salutaire, une plate-forme spirituelle à partir de laquelle peut se fonder une espérance nouvelle, verticale, seule susceptible d’une confrontation véritable et durable avec l’absolu. À l’heure où d’aucuns revenus de tous les systèmes se font un nom dans l’exploitation du désenchantement, il faut lire ce livre optimiste qui dévoile fort subtilement la dynamique positive de la désillusion, condition sine qua non de l’éveil aux vérités éternelles qui sommeillent en chacun de nous. Drôle, légère et gravissime tout à la fois, Habiba Mahany nous embarque à toute allure dans cette mini croisière très actuelle. On croit en son héroïne et à ses parents fous–fous  parce que son langage peigné dans le sens de l’air du temps fait mouche et ses dialogues acides des étincelles. Un régal  ! Un vrai roman «  branché  » : on y cause des choses de la vie d’aujourd’hui, d’ici et maintenant, d’une actualité brûlante, de groupies, et de «  has been  »,on passe du coq à l’âne(du coca—light disait un de ses personnages), on fait même de la super–poésie, dans le genre  : Ça, c’est de la littérature d’époque ! Et quel titre: «  Kiffer sa race  » ! Et quels personnages sympas et bien campés, ces jeunes gens des années 2008 !  

                         Farfouilleuse de truffes langagières 

Il y a pourtant une élégance de style, une finesse de ton, une allégresse narrative assez rares dans ce roman où l’écrivaine décrit l’amour à retardement d’une jeune élève pour son entourage. L’éveil de sentiment confus aussi bien qu’une nuit d’insomnie dans une famille de mère poule et d’un frère rustre nous valent autant de moments d’émotion que d’humour. Ils nous font rappeler que l’auteur se soit savamment  livrée au jeu de l’écriture : sous sa plume, elle devient confession   précieuse. Cette farfouilleuse de truffes langagières est une écrivaine qui ferraille ses expressions, laboure le style convenu de l’introspection, sème quelques images inoubliables avant de ramasser dans une gerbe de sensations sa moisson de souvenirs inventés. Une belle récolte, en vérité, un événement. Voici des pages à fouler comme le sol d’un verger, en redoublant de circonscription vis-à-vis des fruits égarés. Voici des mots où se réfugier comme en une auberge. Voici des images braseros pour se repérer dans la nuit du langage. L’auteur tisse tout doucement aujourd’hui une originale partition de vocables où le filament froid de l’expression s’éveille sous l’influx d’une ponctuation à la fois secrète et lancinante. Sur le fil tendu de la vie, l’auteur fait se rejoindre les funambules d’aujourd’hui, voyageurs fouillant la mort sur la corde de l’inconnu. L’idée est d’elle, et l’auteur la traite avec un style poétique, précieux, riche. 

Est-ce à dire que Françoise Sagan y reconnaîtra aussi l’une de ses filles ? On le souhaiterait. Avec l’écriture soyeuse et avec l’évident souci de marquer ses personnages au fer de son époque. L’auteur a retenu quelques belles leçons de la bonne dame des années cinquante: qu’on ne guérit jamais totalement des blessures de la vie. Et qu’à trop frotter son coeur à tous les murs de rencontre, on se griffe pour l’éternité en tremblante. Ces leçons de chose font assurément les personnages fragiles et les histoires douloureuses. Mais c’est souvent ainsi que l’on construit de bon roman. Le lecteur exigeant pourra, lui, reconnaître d’emblée, sous l’apparente rigidité du propos, les prémices très prometteurs d’une écrivaine de talent. 

FATHI CHARGUI 

Kiffer sa race Roman de Habiba Mahany 

—249pages—JCLattès—Février 2008 

 

 

( 28 juillet, 2010 )

lafillequirevait2002.jpgLa Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette Roman de Stieg Larsson               Un électrochoc mi policièr mi journalistique        

Appétissant, non ? Oui, à plus d’un titre. Et si cette histoire était un véritable cauchemar ? Pour comprendre, il faut s’armer de patience pour supporter ce suspens saisissant et cette charge émotionnelle puissante qui prennent le lecteur aux tripes sans le relâcher une seconde. Naturellement, auteur et lecteurs vont s’en sortir indemnes. La suite recèle mille diablotins prêts à bondir et pleins de ressources. Un roman à tiroir où le jeu consiste à pouvoir tout expliquer en emboîtant les sorties les unes dans les autres. A ce jeu—là, Stieg Larsson bat tout le monde.   Comment raconter cette histoire sans la trahir ? Disons que Lisbeth Salander est une jeune femme mise sous tutelle judiciaire, devenue « Justicière » face aux délinquants notoires des pays de l’Est qui terrorisent les prostitués et font , au vue et su de toute la société suédoise du bénéfice sur le marché de la traite des blanches. Lisbeth Salander  est « Justicière » ou pied nickelé, l’un dans l’autre, cette héroïne du XXI° siècle fait le constat amer de l’égalité des sexes dans la société occidentale. Lisbeth Salander donne deux facettes de sa personnalité : elle est humaine avec son ancien tuteur grabataire, mais brutale avec ceux qui l’ont mal traité durant son enfance. Lisbeth Salander ne lésine pas sur les moyens pour déclarer la guerre contre les délinquants et les trafiquants de drogue, de prostitués, d’argent sale, mais elle profite aussi pour faire son miel et se sucrer en s’introduisant  dans les ordinateurs des autres. Voilà donc un avant goût de cette histoire alléchante! Signé Stieg Larsson, écrivain prolifique où l’histoire à le goût à la fois du roman littéraire moderne et du polar pur et dur. Sa trilogie de Millenium est une overdose de condensé de tours et détours de prestidigitations, mais aussi de mille tours de passe—passe des sacs à malice des grands magiciens.        

Force est de constater que Lisbeth Salander, l’héroïne de ce roman est l’incarnation moderne de Fifi Brindacier. Un personnage haut et en couleur qui a défrayé la chronique des illustrés et des livres d’aventures pour enfants dans les années 40. Qui est la fille du titre et pourquoi, et pour qui, rêve-t-elle d’un bidon d’essence et d’une allumette ?                                    Plus intense que Fifi Brindacier 

 Lisbeth Salander est sans aucun doute le personnage de polar le plus original de ces dernières années. Lisbeth Salander, c’est l’incarnation moderne et la version adulte de Fifi Brindacier, l’héroïne créée par Astrid Lindgren en 1945 et devenue populaire dans le monde entier. Fifi Brindacier est toute petite (elle a neuf ans), mais elle n’a peur de rien, elle est dotée d’une force phénoménale et dispose d’un coffre rempli de pièces d’or. Lisbeth Salander a vingt-six ans, elle mesure cent cinquante centimètres et pèse quarante-deux kilos. Personne ne la prend au sérieux, que ce soit lorsqu’elle entre dans une agence immobilière pour s’offrir un loft ou quand elle est menacée par deux bikers ventripotents bien décidés à s’amuser un peu avant de lui faire la peau. Et tout le monde a tort, car Lisbeth ne manque pas de ressources : financières tout d’abord, car comme Fifi, elle aussi a un coffre rempli de pièces d’or (plus exactement, un compte à Gibraltar lourd de trois milliards de couronnes, le fruit d’un étonnant tour de passe-passe informatique). Physiques ensuite : elle a servi de sparring partner dans un club de boxe où sa vitesse de mouvement et son sens de l’anticipation ont fait merveille. Intellectuelles enfin : dotée d’une mémoire photographique exceptionnelle, Lisbeth dénoue le théorème algébrique de Fermat en trois semaines, là où les mathématiciens se sont cassés les dents pendant trois siècles. Et elle peut pénétrer les réseaux informatiques les plus étanches, en créant notamment des copies miroir des disques durs qu’elle surveille. La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette est donc très largement centrée sur Lisbeth Salander, impliquée dans un double meurtre pour lequel elle fait office de suspecte idéale : enfant perturbée, asociale, placée dans une institution psychiatrique, violente, proche des milieux marginaux… Il ne reste plus à la police qu’à la cueillir et à classer l’affaire. Sauf qu’on n’attrape pas aussi facilement que ça Lisbeth Salander. Il est ici question des violences faites aux femmes, dans un réseau de prostitution à grande échelle entre la Suède et la Lituanie. Avant d’écrire ses romans, Stieg Larsson était rédacteur en chef d’une revue qui recensait les manifestations de fascisme ordinaire en Suède. Ses descriptions des rouages d’une rédaction et d’une enquête policière, avec ses fuites distillées en direction des médias, sont d’une vérité criante. Ce qui n’enlève rien à la fluidité et à la nervosité d’un récit qui réussit le pari d’un rythme enlevé sur une longue distance (575 pages pour le tome 1, 653 pages pour le tome 2). Autant dire qu’on en redemande : le dernier volume de la trilogie, La reine dans le palais des courants d’air est le dernier roman de Stieg Larsson, décédé d’une crise cardiaque en novembre 2004 après avoir remis les trois manuscrits à son éditeur. Il avait tout juste cinquante ans.                       Des rebondissements intenables 

Millénium, c’est le nom du magazine indépendant que son héros, Mikael Blomkvist, journaliste brillant, révolté par la complaisance de ses confrères à l’égard des puissances financières, a fondé à Stockholm avec deux associés. La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette est tout entier construit autour de ce bout de femme étonnant. Rattrapée par son passé chaotique, la discrète et sauvage Lisbeth Salander se met à dos, d’un seul coup, rien de moins que la totalité de la Suède. Ses rares amis, ceux qui, au fil des ans, ont su percer sa carapace, vont être entraînés avec elle, de gré ou de force, dans un tourbillon d’événements rocambolesques. 

Loin d’élaguer tout élément qui ne serait pas indispensable à la construction de l’intrigue, Larsson prend le temps nécessaire pour camper ses personnages, et n’hésite pas à ramener dans le champ des épisodes ou des détails que certains pourraient juger anecdotiques. L’impact des rebondissements dramatiques n’en est que plus fort. Contrairement à bien d’autres romans policiers, si efficaces soient-ils, les siens ne s’oublient pas une fois refermés. Lisbeth Salander présente elle aussi des traits communs avec un personnage d’Astrid Lindgren, et non des moindres : celui de Fifi Brindacier – même si l’on croit se rappeler que Fifi, elle, n’a jamais chevauché une Harley-Davidson, ni manié la matraque électrique contre un mafieux trafiquant de femmes. Malgré la noirceur de ses intrigues, Millénium semble devoir beaucoup à la jubilation que l’on éprouve, enfant, en voyant des héros de son âge mettre au tapis des criminels malfaisants qui avaient cru ne faire d’eux qu’une bouchée, et sans lesquels le monde s’avérerait un endroit définitivement plus accueillant. 

Histoire policière ou aventure rocambolesque, l’un dans l’autre les pieds nickelés suédois prennent le lecteur dans le tourbillon haletant d’une enquête à mille à l’heure mi—policière  mi—journalistique où tout s’imbriquent les uns  dans les autres pour notre bonheur, notre quête de suspens et nos envies d’électrochocs à 3000 volts et nos désirs de grandes émotions. Mi—innocence, mi—cynisme la fin inventive de Stieg Larsson possède quelque  chose d’acrobatique. Pas moyen de prendre une longueur d’avance sur lui, ce monsieur—là connaît trop bien son métier. FATHI CHARGUI 

La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette  Roman de Stieg Larsson—653 pages—Actes Sud—novembre 2006 

  

  

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