( 30 juin, 2015 )

La douceur du miel de Silvia Baron Supervielle

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La douceur du miel de Silvia Baron Supervielle

Orfèvre en la matière

Silvia Baron Supervielle écrit des poèmes, des nouvelles et des romans. L’écriture de Silvia Baron Supervielle échappe à toutes catégories. Elle a publié de nombreux recueils de  poésie. Sa poésie décrit des espaces–temps inconnus où le lecteur ne pouvait retrouver ses repères habituels. On pourrait en dire tout autant de son œuvre en prose. La douceur du miel est un roman très particulier, où tout se déroule dans l’incertitude, l’inexpliqué, l’invisible. Parler du roman La douceur du miel de Silvia Baron Supervielle c’est mêler la prose à la poésie. On ne peut séparer les deux formes d’expressions littéraires. Elles sont tellement imbriquées l’une dans l’autre que son dernier roman La douceur du miel  prête à confusion. Est –il prose ou poésie ? A voir de plus près, on va directement, et sans chercher à dissiper  le doute vers la poésie. Chaque mot est un refrain et chaque paragraphe est un alexandrin. Belle écriture qui se prête à la lecture comme on tient précautionneusement  dans la main une pièce d’orfèvrerie. A l’instar de la poésie moderne, la prose de Supervielle est une terrible fuyante, déconcertante bille de mercure qui glisse sans cesse entre les doigts de la critique, échappe aux filets des analyses, et ne trouve finalement sa place que dans l’éprouvette des anthologies. Parler de prose de Supervielle est un perpétuel défi : la prose concise est forcément didactique du critique échoue immanquablement aux pieds du poème, comme les vagues se heurtent répétitives, au roc de la falaise.

Alors que faire ? Question-impasse : il n’y a pas de recette en la matière. Citer les textes sans les commenter ? C’est tomber aussitôt dans l’anthologie, et afficher du même coup une distance froide.  L’honnêteté risque de tourner à l’indifférence. Démonter, mot après mot, l’architecture d’une page, décortiquer chaque vers ou chaque phrase, gloser sur chaque paragraphe? C’est appliquer à la prose- poésie les grilles de lecture de la poésie classique, et dérouter tous ceux qui attendent d’un critique la preuve d’une secrète affinité plutôt qu’une explication de texte logique et autoritaire. Dans ce cas précis, la rigueur vire douloureusement au cours ex cathedra. Entrer en prose-poésie comme en religion, et accompagner un poème en prose sans le réduire à une thématique définitive ou un jugement professoral ? C’est sans doute la méthode idéale, mais aussi la plus délicate, l’écriture de Supervielle étant affaire de sentiment plus que d’objectivité. Tout le monde n’a pas le doigté complice, la connivence inspirée d’un Bachelard qui nous a donné les plus intelligentes et intuitives lectures de poèmes, connus et obscurs, contemporains et anciens, dont on puisse rêver. Sans doute parce que ce sage à la barbe fleurie était lui-même un poète, un métaphysicien à l’écoute des mots, un philosophe qui mettait l’ingénuité créatrice plus haut que l’esprit de système et la rage de convaincre. Oui, Bachelard nous a appris à suivre un poème, et à ne jamais le dépasser. On chercherait un disciple de sa taille :  Silvia Baron Supervielle est là pour nous le prouver.

 

FATHI CHARGUI

La douceur du miel de Silvia Baron Supervieille- 193 pages-Gallimard-2015

( 11 juin, 2015 )

L’ascendant d’Alexandre Postel

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L’ascendant d’Alexandre Postel

Superbe, saisissant

Tout commence à la manière de camus dans l’étranger : La mort de la mère de Meursault, ici celle du  père du narrateur. Seul héritier du disparu se charge des formalités de décès. Le temps de régler des formalités, il s’installe dans la maison de son père. Là, dans la cave il fait une découverte effroyable. Sa réaction est tout aussi invraisemblable, et l’entraîne dans une suite infinie de problèmes…Vous l’aurez compris, dans l’étranger, Meursault tue l’arabe sur la plage, ici le narrateur découvre dans une cage dans la cave une jeune femme qui va sous peu quitter la vie.  Dans cette histoire le malaise réside dans la banalité, le quotidien, d’un personnage nous rappelant point par point le comportement d’un Meursault imperturbable, incapable de réagir de manière sensé. Il va au cinéma dans l’indifférence totale de la perte de sa mère. Meursault manifeste une grande indifférence à ce qui est important pour les autres.

L’ascendant, se traduit ici par le déterminisme, le pouvoir sur la destinée qu’exerce un père sur son fils, même par-delà la mort. Faut-il lever le voile sur l’intrigue? Voilà l’attitude d’un homme confronté inopinément à l’horreur : Ce roman nous renvoie à l’absurde de Kafka dans le procès. Il en est un peu de même avec le narrateur de L’Ascendant. L’engrenage du destin va, lui aussi, le broyer. Il veut se rendre maître des événements. Il subit son ascendant posthume. Eux qui n’avaient rien en commun, voilà que de la manière la plus trouble il en vient à partager sa culpabilité.
Tout ce qu’il croyait sur son père, ses certitudes  s’écroulent comme un château de cartes. Des faux  pas successifs l’entrainent dans un engrenage où la logique n’a plus sa place, où il a l’impression d’avoir été piégé par son père. C’est un roman saisissant où tous les ingrédients sont réunis pour en faire un grand roman  et le placer dans  les grands noms de la littérature. Bravo ! Un régal !

FATHI CHARGUI

L’ascendant Roman d’Alexandre Postel — 125 pages —Gallimard — Mai 2015

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