• Accueil
  • > Archives pour juillet 2014
( 12 juillet, 2014 )

«L’Homme désœuvré» de Yusuf Atilgan

 

5522«L’Homme désœuvré» de Yusuf Atilgan


                     L’oisif

Puisque chacun de nous connaît son Freud, c’est ritournelle que de penser comme rien n’est moins logique, rationnel, qu’une passion. Mais sait-on que cette irréductibilité des emportements s’applique aussi bien aux passades, aux coups de chair, et qu’il est souvent malaisé d’expliquer pourquoi elle l’a préféré à moi, alors qu’elle le jugeait, sans intention de me mentir, médiocre, hableur, ennuyeux.

Dès lors que les êtres emmêlent leurs souffles, l’inexplicable règne, et ce qu’il y a ensuite de plus coton à rendre sur le rouleau de la machine (prétendument) à écrire. L’enveloppe ne coïncide pas toujours avec la lettre, et il arrive même qu’on ne trouve pas le timbre adéquat pour la franchir. En tout cas, pour ne citer que mon cas, des fois j’y renonce et je choisis de bricoler dans la charge, l’outrance, alors que mon goût irait au petit pas, au suggestif.

Or, il en est un qui jamais ne se trompe dans ce genre de cœur-rendu, à croire qu’il écrit avec la pointe des mots, en survol. Ainsi dans « l’homme désoeuvré », Yusuf Atilgan puisque c’est de lui qu’il s’agit, se fait-il le chroniqueur à mezzo voce des conduites banalement amoureuses. Et ce que l’on estimait, à tort, quasiment impossible à fixer dans le cadre, c’est-à-dire la petitesse, la mesquinerie, devient évident. Immédiatement visuel et sensible. Comme dans les mélos de Minnelli. Les bouquets de chardin. Les photomatons de Martin veyron. Sans effet, sans effort, jugez vous-même d’ailleurs : voilà un homme amoureux, mais un peu gauche et désillusionné, on est loin des idéaux tels que la Turquie sous Kamel Ataturk voulait bien nous les donner.Cet homme qui ne croit presque plus en rien se balade sur les rives du Bosphore, arpente les belles ruelles d’Istanbul, sans but fixe, mais juste pour marcher, penser, passer du temps. Au fil des rencontres, il aime des femmes qui finissent par s’en aller. Il ne s’attache à rien, ou presque. C’est un peu le personnage de Camus dans «L’Etranger», un type insaisissable, curieux, absurde et très fuyant.

Voyage dans l’oisiveté, aux antipodes… Si bien qu’on se retrouve à marcher aux accents conjugués du fantastique et du sarcasme, comme si Cendrars était égaré dans les marges de swift.

Voilà pour « l’homme désoeuvré » manifestement nourri des vicissitudes de la vie quotidienne, serait-ce celle d’un écrivain de génie. Car ce récit strident, mais jamais comique, des hallucinations d’un romancier qui espère trouver dans une flânerie un dérivatif à son mal de vivre, c’est mieux qu’un autoportrait, c’est carrément le miroir qui se confond avec le reflet. C’est la vérité dans tout ses états.Pour ce roman paru, en 1959 à Istanbul, c’est une nouvelle lecture qui est faite d’une Turquie qui se cherche.Une Turquie aux prises avec la tradition et la modernité. Un livre de saison, d’été. Reposant.

FATHI CHARGUI

L’homme désoeuvré—roman de yusuf atilgan—232 pages—actes sud—paru le 7 mai

|