( 23 juin, 2014 )

Caricaturistes, fantassins de la démocratie »

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« Caricaturistes, fantassins de la démocratie »

 

  Contre la censure et pour la liberté d’expression

 

La peinture, c’est l’arc ; le dessin, c’est la flèche. En quelques mots tout est dit. Côté force, efficacité, rapidité, on aura compris que la caricature va droit au but. Elle vibre d’ardeur, elle trace dans l’espace son silon. elle siffle. Quand le caricaturiste dessine la censure n’est pas loin. Nouvel indice. Celui qui enquête avance dans sa conviction. La caricature est piégée quelque part. Par la vie.Qui affleure, même si l’on ne voulait pas. Nul gratuité, dans le maniement du croyon, de la plume, du stylet, du pinceau. Et même le choix de l’arme révèle l’état d’âme, les intentions du scripteur. Bref caricaturer c’est se dénuder. Un peintre peut faire le beau, se parer de mille manières, se grimer. Se déguiser. Un caricaturiste est nu, vraiment exposé. Le livre «  Les caricatures » prolonge l’expérience des caricaturistes en permettant de détailler les dessins et de revenir sur le parcours de chacun.

Ainsi, le Russe Mikhail Zlatkovsky, physicien nucléaire de formation, devenu caricaturiste en 1970, a évité la prison de justesse. Objets de menaces, interdit de publication.

Autre génération, autre média: « Ça se cuisine comment un blogueur? », interroge le chat Willis from Tunis. « Bien saignant! » lui répond un félin de la cyberpolice tunisienne. Nadia Khiari avoue aussi: « Du sang, du sang, je ne veux plus utiliser ce pot de peinture rouge… »

La caricature est l’écriture d’une lucidité partagée par les créateurs et les amateurs. Pour une fois , l’art et son public sont sur la même longueur d’ondes.  Sans doute parce qu’il y a une évidence dans le discours du premier, une telle adéquation aux questions que se pose le spectateur, que la caricature adhère à l’art de son temps, ce qui n’était pas depuis longtemps le cas. Cet intérêt accru a entraîné la redécouverte d’une production de caricatures tout azimutes, et le souci de mieux comprendre les problèmes techniques,  multiples, liés à cet art. Ce livre  remarquable dans son thème et son contenu, répond à cette curiosité : »Caricaturistes, fantassins de la démocratie », c’est la diversité des exemples : En 300 dessins, douze dessinateurs ont participé à cet ouvrage armés de leur seul crayon contre le politiquement correct et la censure,ils dévoilent dans un film et un livre, « Caricaturistes, fantassins de la démocratie », leur combat souvent dangereux pour défendre la liberté d’expression.On y retrouve Nadia Khiari (Tunisie), qui met en scène dans ses dessins en ligne le chat Willis from Tunis, également son nom de plume, Zlatkovsky (Russie), Boligan (Mexique), Rayma (Venezuela), Danziger (Etats-Unis), Kichka (Israël), Boukhari (Palestine), Zohoré (Côte d’Ivoire), Slim (Algérie), Pi San (Chine), Glez (Burkina Faso) et Plantu (France), ils régaleront les boulimiques qui aiment ces voyages en zigzag à travers les régimes politiques(dictature,népotisme,torture…) et les atteintes à la liberté d’expression, mais elle permet aussi de découvrir les rapports qui peuvent se crier entre un style et les moyens mis en œuvre : (plume  et encre, pierre noire, fusain, aquarelle, mine de plomb, sanguine, crayons de couleurs, et même feutre). Ce souci de démonstration technique répond à l’ouvrage de Plantu et ses confrères à travers la planète  (éditions actes Sud) qui offre une remarquable bouffée d’oxygène et un espace de liberté, au grand public. Car telle est aussi l’ambition d’une telle entreprise. Ce serait le comble d’user de subterfuges d’un langage codé, pour spécialistes, et parfois un peu « bidon », pour parler d’un art qui vise l’honnètteté intellectuelle. La posologie est à l’image de la potion.

FATHI CHARGUI

Les caricatures – 416 pages –Actes Sud –paru le 28 mai 

 

 

( 12 juin, 2014 )

Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

 

 

 

 

 

 

702810b77c82c11d3f779f9ffde6aa6a-500x500Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

Un régal !

Avec Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud donne un frère à la victime du Meursault de l’Etranger.  l’auteur de Meursault, contre-enquête, pourrait reprendre à son compte l’univers de camus tant son personnage principal, nommé Haroun, ressemble, au bout du compte, au meurtrier de « l’Arabe ». Haroun? Le frère de l’Arabe, justement, la victime sans nom de cette fiction de l’absurde.Reclus dans un bar d’Oran , le narrateur de Meursault, contre-enquête se confie à un universitaire camusien qui veut entendre sa version des faits. A son frère, il commence par rendre son prénom : Moussa. Au soir de sa vie, Haroun raconte comment tout est parti de ce funeste dimanche ensoleillé de l’été 1942, sur une plage , à 14 heures. Cinq coups de revolver tirés par un roumi dans « une nonchalance majestueuse », et disparition brutale de son frère aîné, Moussa, figure tutélaire de la famille depuis que le père s’est volatilisé, une nuit. « Comment peut-on tuer quelqu’un et lui ravir jusqu’à sa mort? » se demande le cadet de M’ma, qui supportera la folie et la haine de sa mère(« J’étais un objet, pas son fils ») jusqu’à ce qu’il commette, à son tour, l’acte insensé: descendre, au lendemain de la libération, à Hadjout (anciennement Marengo), là même où est censée être enterrée la mère de Meursault, un gros Français à chemise à carreaux. « Ce n’était pas un assassinat, mais une restitution », souligne le narrateur. Kamel Daoud donne à “l’Arabe” – de L’Étranger d’Albert Camus – un nom, une identité, un passé… non pas pour que sa mort ne soit pas vaine, mais pour rétablir la vérité qu’il recherche tout au long de son roman… dans la fiction ! L’auteur ne se contente pas de donner une autre version des faits, il contraint ses personnages à (re)marcher sur les traces des protagonistes de la fiction qui l’a inspiré, en quête d’un sens à la mort.il veut que l’Arabe, son frère, ait droit au même tombeau de mots que l’Européen condamné à avoir la tête tranchée. Meursault, à propos de son crime, tentait de préciser les « causes » : « Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front (…). Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. » Tué à cause du soleil, vraiment ? Haroun pose la question en faisant entendre des échos de L’Etranger.

« Le héros de l’étranger ne lutte-t-il pas en effet  désespérement contre l’adversité du monde? Et n’est-ce pas ce combat( peut-être perdu d’avance) qui fait toute l’importance historique du livre? Des ses premieres pages, en tout cas, on sent bien les métamorphoses humanisantes qui guettent la voix narratrice blanche, pourtant sur le qui-vive, tel le fameux cap « somnolent » que Sartre, dans un jugement trop rapide, reproche à l’auteur comme faute d’inattention. Ce sont-elles, ces métaphores, qui gagnent sournoisement du terrain chaque fois que s’amollit vers la jouissance sensuelle, ne serait-ce qu’un instant, l’insensibilité militante d’une technique phénoménologiste trés aguerrie. Et ce sont elles bien entendu qui finissent par submerger, dans la longue scène du crime. Les derniers barrages de ce style volontairement lavé, bien que censément naturel, dont l’utilisation apparaît alors comme un masque porté par une belle âme malheureuse, qui feignait- sans aucun doute pour d’obscures raisons morales- d’être une pure conscience husserlienne et rien d’autre… » Ecrit Alain Robbe-Grillet dans son article publié dans le magazine littéraire.

FATHI CHARGUI

Meursault contre enquête Roman de Kamel Daoud—153 pages—Actes Sud—paru le 7 mai

 

 

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