( 10 mai, 2013 )

Souriez vous êtes en Tunisie de Habib Selmi

 Souriez vous êtes en Tunisie de Habib Selmi 9782330019945 Souriez vous êtes en Tunisie de Habib Selmi

Roman  prémonitoire !

Du nouveau roman de Habib Selmi , on pourrait dire, presque sans trahir sa forme complexe et savante,qu’il est formé d’une seule phrase, sinueuse, bondissante, longue de quelque cent soixante dix pages serrées, bannissant péremptoirement toute respiration superflue, écrasant volontairement les joliesses où le lecteur a coutume de se reposer et les digressions grâce auxquelles il pense s’évader avant tel chapitre crucial ou telle scène fatidique, accusant au contraire les répétitions, précipitant le rythme des séquences, appuyant fortement la logique des démonstrations. Habib Selmi, on le sait, ne fait pas de cadeaux à ses fidèles : Souriez vous êtes en Tunisie n’échappe pas à la règle, érigée désormais en principe, qui veut que le lecteur n’entre pas en littérature pour musarder — comme en flâne élégamment dans un musée d’impressionnistes– mais au contraire pour y perdre son souffle, son innocence, et gagner véritable rançon livresque, quelques solides vérités humaines, politiques et historiques.

Le voilà, le secret du roman Souriez vous êtes en Tunisie de Habib Selmi : cette phrase méandreuse qui n’en finit pas de vibrer, louvoyez, grossir — au risque de déborder– de quoi est-elle donc l’image, sinon de cette grande histoire que les auteurs de manuels réduisent d’ordinaire à quelques dates et analyses artificielles, mais dont les romanciers, ces peintres attentifs du coeur qui bat et du corps qui l’exprime, savent qu’elle charrie les erreurs, les hésitations, les faiblesses humaines, à côté de quoi les hauts faits figurent de rares épiphénomènes. Héroïsme et  lâcheté , des esprits à la dérive, choix arbitraire des origines profondes du courage ou de la couardise, L’histoire ne se fait pas avec un calendrier. Sauf après coup, pour épater la galerie et éclairer la mémoire. Elle s’élabore plutôt avec des époques confuses et des gestes contradictoires. Aussi bien, le roman Souriez vous êtes en Tunisie est peut-être le premier roman qui prenne à bras-le-corps, au sens propre, tous les non-dits, les secrets, les motivations obscures, et les vérités cachées de la révolution tunisienne, la première tentative de répondre aux questions qu’on ne posait pas, ou mal, la première génèse d’une révolution dont personne n’a jamais vraiment mesuré la force et les faiblesses.

FATHI CHARGUI

Souriez vous êtes en Tunisie—Roman de Habib Selmi—171 pages—Actes Sud—Mai 2013

 

 

( 10 mai, 2013 )

Long-courrier de Bernard de Boucheron

Long-courrier de Bernard de Boucheron untitledLong-courrier de Bernard de Boucheron

 Bon voyage !

On a beau souligner une phrase, marquer une page d’un  signet, ajouter dans une marge vierge un mot d’assentiment, un trait complice, revenir, une fois le livre refermé, sur le chemin parcouru, fureter dans les entrelacs d’un chapitre, humer l’air du papier ami, rien n’explique jamais parfaitement, fidèlement, la qualité émotionnelle qu’un roman, un récit ou un poème peuvent dégager. La critique littéraire d’ordinaire, sait piéger les hypocrisies, les erreurs, les prétentionx, asséner des étrivières qui font mouches, rappeler à l’ordre. Mais devant la beauté, Dieu qu’elle est maladroite, emportée, répétitive : aucun de nous n’échappe à ces gaucheries propres à l’indicible, aux évocations du bonheur de lire, et la voici qui surgit, ricanante, mordante, insidieuse, la terrible exclamation de Bernard de Boucheron : Que se cache-t-il donc derrière ce huit-clos au long cours ? A Quel voyage nous invite-t-il donc Boucheron ?  

Vous avez la gentillesse de me demander une direction ? Laissez-moi alors vous proposer Long-courrier, le septième roman édité cher Gallimard d’un écrivain si discret en littérature, qu’on le croirait presque désireux d’échapper à ses lecteurs, de passer à côté de son public. Il a toujours cherché à faire passer au dernier rang son propre goût d’écrire, sa propension naturelle à créer peu s’en est fallu que ce maître en maïeutique n’imitât dans le silence et le retrait, le bon vieux Socrate.

Espacés dans le temps, il y eut alors six romans.  Aujourd’hui paraît Long-courrier révélant un Boucheron plus inspiré que jamais, un tantinet philosophe, moraliste au coeur tendre, et soudain– l’âge? L’époque ? La distance ? Ecrivain à part entière comme si, après s’être tant mis a l’écoute des autres, les fragiles, les instables, les soucieux,Bernard de Boucheron avait enfin accepté, la porte fermée aux bruits de l’extérieur, de s’écouter écrire, se souvenir et se promener.

Tout commence chez Bernard de Boucheron, grand voyageur par la distance dans le temps. Pour Boucheron, le voyage est à portée de la main et de la mémoire. L’ivresse des airs, l’odyssée entre les rangées de voyageurs. Rien du peintre de l’impossible,  tout du chroniqueur d’un quotidien sans artifices.

Oui décidément, devant la beauté d’un tel livre, et pardon de me répéter, que le critique est malhabile ! Parler du style, musicale comme une sonate et grave comme un lied, proustien dans ses formules lapidaires ? Évoquer cette sincérité brûlante dont la littérature n’aime pas, en général,s’embarrasser et qui enflamme ici le moindre des aveux ? Non, vous voyez bien, je tourne en rond ! Ce conseil d’ami, seulement : suivez sans plus tarder,Long-courrier. Bon voyage !

FATHI CHARGUI

Long-courrier Roman de Bernard de Boucheron—153pages—Gallimard—mai 2013

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