( 15 avril, 2012 )

La veuve enceinte Roman de Martin Amis

 

 

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La veuve enceinte Roman de Martin Amis

 

             Le temps qui passe

 

J’aime chez Martin Amis– et chaque nouveau livre, roman ou essai, corrobore cette « affectueuse » conviction — une façon à la fois libre et subtile de se raconter,d’offrir au lecteur une part toujours plus grande de lui-même., de lui ouvrir, porte après porte, les pièces de son château intime. Alors que la littérature, de Stendhal à Beckett, ne cesse de s’édifier sur des masques, des secrets, des pseudonymes, des silences, des trompe-l’oeil, Amis, dont il faut savoir écouter la différence, usant d’un style toujours clair, chaleureux, généreux, d’une langue accueillante et volubile, nous propose dans son roman La veuve enceinte, un autoportrait sans fard…mais avec passion.

Martin Amis persiste et signe, bravo, sur le parchemin de la sincérité et de l’aveu jaillissants : l’Italie des années soixante-dix, et celle plus éphémère de quelques  personnages croqués sous l’ère de la libération des moeurs– Amis nous les présente comme on partage un peu de ses douces ardeurs, de ses fièvres cachées, de ses goûts très personnels. Un beau cadeau, mais, ma foi, enveloppé dans le papier romanesque même si, chez cet auteur, l’imaginaire flirte toujours avec le journal intime.

Tout l’art, si musical, de Martin Amis est de nous entraîner, sans qu’on ait jamais l’impression artificielle de voguer dans un conte de fées, dans un microcosme où la magie, le rêve, la beauté, le silence, mais aussi la peur retient entre eux ces deux temps d’ordinaire inconciliables : Le présent et l’imparfait. Où s’arrête la vie, où commence le théâtre des ombres ? Où se situe la frontière qui sépare nos propres souvenirs de la mémoire collective ? Et peut–on vivre en fermant ses volets à la face du monde ? Ce sont les questions qui émaillent ce roman. Car on doit à Martin Amis de ne pas nous épargnez : La chaleur pèse lourdement, l’angoisse se faufile dans les escaliers, les jours se répètent dans la lenteur oppressante de l’inaction, et derrière chaque porte, chaque objet, chaque regard, on dirait que le passé vient gratter– tel un chien quémandeur.

 

La veuve enceinte, de Martin Amis, est en réalité le lieu, le sujet, mis en exergue, par une citation du penseur russe Alexandre Herzen : « Le monde qui s’en va ne laisse pas derrière lui un héritier, mais une veuve enceinte. Entre la mort de l’un et la naissance de l’autre, beaucoup d’eau coulera sous les ponts, une longue nuit de chaos et de désolation passera. » Ce qui donne : les années passant : « On regrette ce qui s’en va, on accepte ce qui reste, on accueille ce qui vient. »

Il reste que dans la vaste architecture littéraire, où brillent déjà tant de demeures oniriques et nostalgiques, la Veuve enceinte trouve aujourd’hui naturellement sa place. Ce sont des châteaux qu’on habite la nuit, entre deux songes, où l’on  déambule à la recherche des visages qui nous hantent ou nous rassurent. On connaissait les dons littéraires de ce romancier : mais voyez-vous, c’est un prestidigitateur qu’il faut aussi saluer.

 

FATHI CHARGUI

La veuve enceinte Roman de Martin Amis —531 pages—éditions Gallimard—janvier 2012

 

 

 

 

( 8 avril, 2012 )

L’empreinte à Crusoé Roman de Patrick Chamoiseau

 

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L’empreinte à Crusoé  Roman de Patrick Chamoiseau

Réflexion sur l’espace, la civilisation, et l’altérité.

Étonnante forêt vierge de mots et de tournures inattendus, jungle d’images éclatantes, L’empreinte à Crusoé, une fois passée la première ivresse, laisse voir un sentier obscur et profond. Celui de l’histoire martiniquaise. Se réappropriant des personnages de la littérature, en inventant de nouveaux, Patrick Chamoiseau reconstitue l’histoire de Robinson Crusoé. Il y a là, en germe, une réflexion sur l’espace, la civilisation, la sauvagerie, la culture et l’altérité.

Beau et vibrant plaidoyer que celui de Patrick Chamoiseau, parce qu’on se rend compte qu’à travers l’étude de Robinson Crusoé, il s’adresse à tous les peuples pour lesquels la quête de la liberté se confond avec celle de l’identité.Alors cette fois-ci la voix du du penseur Chamoiseau portera-t-elle plus haut et plus loin en Martinique, que celle du romancier ? C’est la question qu’on est en droit de se poser, sans pouvoir encore y répondre.

Le Robinson Crusoé de Patrick Chamoiseau, se reconstitue une histoire à partir d’empreintes d’autrui sur cette plage déserte. Et si Crusoé n’était pas tout à fait seul sur cette île ? «La vie d’un homme n’a de sens que s’il vit sous l’exigence la plus élevée possible; n’être ni un animal, ni un de ces sauvages qui infestent le monde; cela, je l’avais réussi; j’étais devenu un fondateur de civilisation.»

Mais pour nous lecteurs, férus d’aventures humaines, Crusoé se confond avec l’ancêtre africain . L’empreinte à Crusoé, la fiction poétique et l’essai  militant, tous deux se répondant comme l’écho, oui, cet ouvrage est la preuve que la littérature engagée, tout en  enrichissant l’histoire culturelle, participe pleinement du combat politique. Cette complémentarité réussie, nous a fait oublier depuis belle lurette qu’elle pouvait exister. Chamoiseau ne cache d’ailleurs pas, dans son essai, son étonnement constant devant cette mythologie Crusoé qui prend tous les jours des dimensions anthropologiques. Et c’est peut-être la leçon principale qu’il faut retenir des pages de cet écrivain dont l’oeuvre, plus tournée vers le monde que vers lui même, est une main tendue. Fière et claire.

FATHI CHARGUI

L’empreinte à Crusoé Roman de Patrick Chamoiseau—233 pages— janvier 2012—éditions Gallimard

 

 

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