( 22 janvier, 2012 )

L’éclaircie de Philips Sollers

 

 

 

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L’éclaircie de Philips Sollers

                     Réminiscences

Le dernier roman de Philippe Sollers s’ouvre sur l’image d’un un grand cèdre qui s’enracine dans le temps : « Le cèdre règne, il protège, il paraît méditer, il bénit. » Grand totem de l’enfance que fixe une photographie du narrateur, qui se tient près de lui, avec sa soeur. L’image montre aussi « une clairière toujours vivante, une éclaircie ». Petite scène de l’album familial, souvenir lumineux du petit frère caché dans son arbre. La soeur a disparu, foudroyée par un cancer. C’est d’elle que rêve le narrateur. Elle, dans le jardin d’autrefois ; elle, près du cèdre ou de la véranda ; elle toujours, au coeur d’une éclaircie bordée d’ombre. La voici qui réapparaît aux yeux du narrateur, lorsqu’il contemple le portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes. Éblouissante dans le noir éclatant du tableau. « Ce que Manet a découvert dans le noir ? Le regard, la beauté enrichie du néant. » Le noir comme lumière, comme éclaircie majeure, nécessairement lié au féminin. Un livre sur le bonheur, mêlant poésie et métaphysique, en exergue duquel pourrait figurer l’intuition de Spinoza : « Nous sentons et nous expérimentons que nous som­mes éternels », ou l’injonction de ­Casanova : « Suivre le dieu ». « Quel dieu ? L’intime, l’instant, l’éclaircie, la rencontre, le hasard », écrit Philippe Sollers.

La vie, l’amour, la mort : Vous en avez par-dessus la tête ? Alors ne lisez jamais les poètes. Éluard en avait fait le titre d’un de ses derniers « Poèmes d’amour ». Ces temps-ci, les poètes–romanciers en ont fait le thème  de leurs tentatives romanesques et l’on ne sait guère où ils nous mènent : prose poétique, récit chargé de symboles, élégie éclatée… Allez savoir ?

 

Philippe Sollers sait ce que le mot légende veut dire. Avec l’éclaircie, on entre de plain-pied en terrain connu. Avec la nature, une clairière, l’obscurité et la lumière, les ombres et les silhouettes, les pas perdus, la trace, les souvenirs.   

La vie, l’amour, la mort, certes. Mais la poésie de la langue supplée au thème éternel renouvelé par une sensualité trouble : devant les pas de l’être cher.

Avec Philippe Sollers, on croit entrer par mégarde dans un journal intime re-writé sur le ton de l’élégie. Des êtres se racontent encore, égrenant leurs blessures, leurs sentiments évanouis. Et la mort guette au bout du chemin. Le piquant de l’affaire pourrait être la tentative du narrateur de délaisser la poésie pour l’écriture romanesque. Tant  l’auteur se cantonne dans de petits vers élégiaques sur la beauté de l’automne ou l’ombre des arbres dans la clairière, le lecteur ne tique guère. La poésie ne répugne pas toujours devant la facilité. Las, les errances narrées par le menu, dans une pose. Il n’y a nulle pudibonderie critique à livrer. On connaît la virtuosité de cet écrivain dans l’exercice d’une prose poétique charriant la vie, la mort, l’amour mais marquée au sceau du péché à la Jouve, de l’enfer du sexe à la Bataille, avec des ruptures jazzyques, des déhanchements rythmés à la mesure des battements du cœur.

On retrouve cette virtuosité-là dans l’éclaircie. Un air hybride où une union étrange se crée entre les êtres et la nature, que l’écriture noue avec un sens aigu de la musique sur bon tampo. Un don pour accorder les contraires, pour raconter une existence de l’(h)être face à un cèdre, et transfigurer la perte de l’être cher en tragédie de l’âme.

Il y a beaucoup de tendresse, beaucoup d’amour dans l’éclaircie où l’obsession charnelle trouve une sorte de rachat dans l’attente de la mort. Mais plus qu’un thème archi-rebattu, c’est son traitement qui séduit. On voudrait lire à voix haute cette prose musicale qui use de la mémoire comme d’autres du saxo ou du haut-bois, avec ses hachures, ses brusques syncopes, sa ponctuation chaloupée et ce goût pour les couleurs grise et blanche qui disent l’absence et le désespoir.

Nous conseillons de lire avec passion ces incantations qui complètent le portrait photographique d’une sensibilité blessée. On ne cessera jamais de redécouvrir  l’un des grands poètes prosateurs du XXIe siècle. Les amateurs de bonne littérature auraient tout à y gagner.

 

FATHI CHARGUI

L’éclaircie Roman de Philippe Sollers—233 pages—Gallimard—janvier 2012

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