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( 30 janvier, 2012 )

Une année studieuse Roman d’Anne wiazemsky

 

 

 

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Une année studieuse Roman d’Anne wiazemsky

 

Les amours interdites au temps de la nouvelle vague

 

Romanciers, à vos plumes : ouvrez grand la porte de vos confessionnaux . Si vous cherchez inspiration, n’hésitez plus : vous êtes vous-même votre héros de roman ! Ces temps-ci, ils sont si nombreux à annoncer la couleur que vous auriez bien tort de ne pas vous raconter.

Écrire un roman, c’est la mer à boire. Enfin, presque. C’est affronter en solitaire des grains de force dix, sur la route du Rhum. Au port, selon l’éclat où les faiblesses de votre course, vous ferez fulgure de héros, ou bien de misérable fou, le champion ou le rescapé, ce qui, au regard de l’Océan, se confond volontiers. Fou ou héros, vous aurez de toute façon partagé la vision d’un désert omnipotent et toujours  recommencé, l’inconfort d’un tourment monotone, l’ennui d’un paysage éternellement dérobé, refluant sans cesse vers l’inoubliable horizon. De toute façon.

La page blanche est la seule que pourrait signer indifféremment le grand ou le petit écrivain. Seul le petit, bien malheureusement, laisse percevoir ce désordre vide étendu à perte d’inspiration, ce désespoir lacunaire que les performances d’écriture tentent de combler. Les hommes, par effet d’une morale trop tôt dévoyée dans la trompeuse familiarité des dieux, ont toujours préféré les triomphateurs aux médiocres, et c’est bien dommage : les médiocres, eux, ne peuvent rien cacher. L’échec est plus riche d’enseignements que la réussite.

Voyez Anne wiazemsky , revenue en force depuis son roman « Mon enfant de Berlin », avec un récit titre «  Une année studieuse », où l’écrivaine a largement puisé dans sa vie personnelle pour décrire ses amours avec le pape de la nouvelle vague. D’où vient alors ce besoin éprouvé aujourd’hui de mettre bas les masques, de désigner les « héros » d’hier—Y aurait-il chez Anne wiazemsky un besoin de ressasser, de se réétendre pour mieux s’expliquer et se comprendre

Hélas, à trop se raconter, on finit par radoter. À l’autobiographie du lyrique, romancée, rythmée, inspirée, Anne Wiazemsky parait substituer aujourd’hui la divagation sans boussole, l’aigreur et même le règlement de compte. Çà et là, surnagent son amour pour Jean-Luc Godard, lumineux bonheur, et des formules sur la douleur des origines confuses des sentiments familiaux de son parrain François Mauriac et de sa mère. Des amours interdites entre deux êtres les années 60, une jeune fille de vingt ans préparant son Bac et un jeune cinéaste plus âgé qu’elle. L’amour fou. Pierrot le fou était le déclencheur.   

On retrouve dans ce livre sa griffe si particulière : cette écriture faite de brusques syncopes, sursauts réveils, phrases brèves, mot unique pour toute phrase. Avant d’être une autobiographie sincère, ce livre est

bon gros morceau de littérature. C’est ainsi. Et même si l’on ne se privera pas de faire des gorges chaudes sur l’extrême  application que met Anne Wiazemsky  à  parler d’elle-même à la première personne, ce livre obéit à une règle : ne pas tricher. C’est sans doute pourquoi il embarrasse.

FATHI CHARGUI

Une année studieuse roman de Anne Wiazemsky—262 pages—janvier 2012–Gallimard

( 22 janvier, 2012 )

L’éclaircie de Philips Sollers

 

 

 

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L’éclaircie de Philips Sollers

                     Réminiscences

Le dernier roman de Philippe Sollers s’ouvre sur l’image d’un un grand cèdre qui s’enracine dans le temps : « Le cèdre règne, il protège, il paraît méditer, il bénit. » Grand totem de l’enfance que fixe une photographie du narrateur, qui se tient près de lui, avec sa soeur. L’image montre aussi « une clairière toujours vivante, une éclaircie ». Petite scène de l’album familial, souvenir lumineux du petit frère caché dans son arbre. La soeur a disparu, foudroyée par un cancer. C’est d’elle que rêve le narrateur. Elle, dans le jardin d’autrefois ; elle, près du cèdre ou de la véranda ; elle toujours, au coeur d’une éclaircie bordée d’ombre. La voici qui réapparaît aux yeux du narrateur, lorsqu’il contemple le portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes. Éblouissante dans le noir éclatant du tableau. « Ce que Manet a découvert dans le noir ? Le regard, la beauté enrichie du néant. » Le noir comme lumière, comme éclaircie majeure, nécessairement lié au féminin. Un livre sur le bonheur, mêlant poésie et métaphysique, en exergue duquel pourrait figurer l’intuition de Spinoza : « Nous sentons et nous expérimentons que nous som­mes éternels », ou l’injonction de ­Casanova : « Suivre le dieu ». « Quel dieu ? L’intime, l’instant, l’éclaircie, la rencontre, le hasard », écrit Philippe Sollers.

La vie, l’amour, la mort : Vous en avez par-dessus la tête ? Alors ne lisez jamais les poètes. Éluard en avait fait le titre d’un de ses derniers « Poèmes d’amour ». Ces temps-ci, les poètes–romanciers en ont fait le thème  de leurs tentatives romanesques et l’on ne sait guère où ils nous mènent : prose poétique, récit chargé de symboles, élégie éclatée… Allez savoir ?

 

Philippe Sollers sait ce que le mot légende veut dire. Avec l’éclaircie, on entre de plain-pied en terrain connu. Avec la nature, une clairière, l’obscurité et la lumière, les ombres et les silhouettes, les pas perdus, la trace, les souvenirs.   

La vie, l’amour, la mort, certes. Mais la poésie de la langue supplée au thème éternel renouvelé par une sensualité trouble : devant les pas de l’être cher.

Avec Philippe Sollers, on croit entrer par mégarde dans un journal intime re-writé sur le ton de l’élégie. Des êtres se racontent encore, égrenant leurs blessures, leurs sentiments évanouis. Et la mort guette au bout du chemin. Le piquant de l’affaire pourrait être la tentative du narrateur de délaisser la poésie pour l’écriture romanesque. Tant  l’auteur se cantonne dans de petits vers élégiaques sur la beauté de l’automne ou l’ombre des arbres dans la clairière, le lecteur ne tique guère. La poésie ne répugne pas toujours devant la facilité. Las, les errances narrées par le menu, dans une pose. Il n’y a nulle pudibonderie critique à livrer. On connaît la virtuosité de cet écrivain dans l’exercice d’une prose poétique charriant la vie, la mort, l’amour mais marquée au sceau du péché à la Jouve, de l’enfer du sexe à la Bataille, avec des ruptures jazzyques, des déhanchements rythmés à la mesure des battements du cœur.

On retrouve cette virtuosité-là dans l’éclaircie. Un air hybride où une union étrange se crée entre les êtres et la nature, que l’écriture noue avec un sens aigu de la musique sur bon tampo. Un don pour accorder les contraires, pour raconter une existence de l’(h)être face à un cèdre, et transfigurer la perte de l’être cher en tragédie de l’âme.

Il y a beaucoup de tendresse, beaucoup d’amour dans l’éclaircie où l’obsession charnelle trouve une sorte de rachat dans l’attente de la mort. Mais plus qu’un thème archi-rebattu, c’est son traitement qui séduit. On voudrait lire à voix haute cette prose musicale qui use de la mémoire comme d’autres du saxo ou du haut-bois, avec ses hachures, ses brusques syncopes, sa ponctuation chaloupée et ce goût pour les couleurs grise et blanche qui disent l’absence et le désespoir.

Nous conseillons de lire avec passion ces incantations qui complètent le portrait photographique d’une sensibilité blessée. On ne cessera jamais de redécouvrir  l’un des grands poètes prosateurs du XXIe siècle. Les amateurs de bonne littérature auraient tout à y gagner.

 

FATHI CHARGUI

L’éclaircie Roman de Philippe Sollers—233 pages—Gallimard—janvier 2012

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