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( 26 septembre, 2011 )

Vers la mer Roman de Anne-Sophie Stefanini

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Vers la mer Roman de Anne-Sophie Stefanini 

                   LA vie derrière soi 

L’auteure, rare et aigue, de ce premier livre, Vers la mer, nous propose aujourd’hui un roman qui, se promène sur la crête, si délicate à dessiner, qui sépare le rêve du réel, le langage du mutisme, la poésie de la prose. Ses héroïnes, deux femmes, la mère et sa fille, qui lors d’un voyage en voiture vers la mer, se découvrent, et retrouvent tout le long du trajet leurs souffrances et leurs solitudes. Cette tranche de vie vient cogner à la porte secrète de l’insolite, de l’amour, et de la musique intérieure. Vainement ai-je dis ? Pas sûr… Classique, pudique, mélodieuse, la prose d’Anne Sophie Stefanini a une belle vertu d’éveil quand tant de livres, sur ce thème, invitent à la somnolence ! Des femmes, parfois, nos contemporaines aisées, cultivées, bien situées socialement dans les villes qu’elles habitent, souffrent toutes plus ou moins ouvertement d’un immense mal de vivre. Au beau milieu d’une existence sans souci, quelque chose – un incident quelconque, le moindre coup de pouce du hasard – vient les mettre soudain dans une situation d’esprit où tout peut basculer d’un instant à l’autre. Si elles ont gardé en elles une petite flamme, elles peuvent les aider à retarder le moment de l’anéantissement. Dès qu’elle s’éteint, il n’ya plus d’espoir. 

Tout est à fleur de peau. La vérité et son contraire, la justice et l’iniquité, la noblesse et la bassesse, tout est désormais aussi dénué de signification. Leur vie n’est pas l’enfer, car cela serait déjà jeter l’éponge; la romancière se place au-delà, dans une région atrocement monotone, indéfiniment brumeuse. Les seules lueurs qui parviennent à y filtrer proviennent de leur passé, où vivre avait encore un sens. Ici le récit passe aussi insensiblement de la première à la troisième personne, comme si l’aveu était trop pénible. On les voit toutes s’enliser petit à petit, se décomposer, s’effriter, perdre jusqu’aux apparences de la foi en elles-mêmes. 

Il y a bien, çà et là, un sursaut hors du marécage, un bol d’air qui remplit à nouveau les poumons ; mais rien de ce qu’Anne-Sophie Stefanini dit de ses personnages ne permet de croire qu’il s’agit d’un renouveau ; ce ne sont que des sursis, et la glissade inexorable ne s’est arrêtée qu’un instant. Les ombres du tableau vont finir par dévorer tous les points de lumière qui scintillent encore. Faut-il croire ceux qui se croient sauvés ? Leur fuite vers un mas provençal ou une mer ( mère ) n’a rien de palliatif. La fatalité qui enserre les personnages d’Anne-Sophie Stefanini est, tout aussi omniprésente. Elle n’a pourtant rien de dramatique ni d’aigu ; le désespoir, dans ces textes, se glisse au travers d’un langage mesuré, soutenu : les femmes parlent de leur vie, de leur solitude. Un poème ! 

FATHI CHARGUI  Vers la mer Roman de Anne-Sophie Stefanini—234 pages—JCLattès—aôut 2011 

( 10 septembre, 2011 )

Un avenir Roman de Véronique Bizot

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Un avenir Roman de Véronique Bizot                           

                     Stances de vie 

Alors que tant d’autres haussent le ton, outrent le trait pour se faire entendre dans le tapage romanesque, Véronique Bizot, à fines touches, mezza-voce, poursuit une œuvre secrète, sans provocation inutile, un cheminement insolite, transparent, d’une tonalité voilée où le merveilleux s’immisce, presque  par effraction. Cette artisane du surnaturel préfère rouler en draisienne sur des chemins de traverse plutôt que de se mêler à la meute des chauffards qui écrasent le champignon sur les voies rapides du succès expéditif. Depuis son premier roman Mon couronnement, cette conteuse réservée, à la petite musique caressante, évolue sur la fragile frontière entre réel et imaginaire. Son sens du mystère s’y déploie à loisir, jouant avec les convictions du lecteur, pour envoyer dos à dos innocence et désespoir dans des épilogues en chute libre. 

Voici un roman directement issu de la chaude veine Bizotienne. Dans une ville du nord, où la vie sociale ressemble à un petit théâtre quotidien, surgit  un messager, dont on ne sait trop s’il sorte de la réalité ou des imaginations prolixes. Angoisses, précautions, remue-ménage : la terre vibre, et les souvenirs surgissent. Véronique Bizot, parle bien d’une maison désertée, hantée par des tonnes de malheurs, et des strates de vies communes d’une famille habitant autrefois sous le même toit. C’est le théâtre d’ombre. Du vent, de la nuit, de la neige, du torrent, des arbres et du silence. Et elle nous fait froid dans le dos Une nouvelle fois, sa dernière livraison, un avenir, ne nous déçoit pas, les ombres maléfiques et les foyers dévorants sont au rendez-vous. 

La maison envoûtée sera transformée en petit théâtre de marionnettes. Comme ces images qui surviennent à la fin du sommeil dont  on ne sait  si elles appartiennent encore au lit ou au jour, malheureux. L’intrigue ne pèse pas plus qu’un duvet, mais une grande douceur enveloppe ces signaux sonores, ces  chuintements familiers, le craquement d’une armoire vermoulue, le grincement d’une porte. Les contours des ombres. Le murmure de la pénombre frémissante. Le babil d’un écrivain rare. 

FATHI CHARGUI Un avenir Roman de Véronique Bizot — 104 pages — Actes Sud — août 2011 

( 1 septembre, 2011 )

O Solitude de Catherine Millot

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O Solitude de Catherine Millot 

                 La solitude dans tous ses états Parce que  la vie est une ombre en marche, Catherine Millot a longtemps été la projection d’une ombre sur le sol, devant elle. C’est  sa silhouette qui la précède et qui va comme un livre mouvant, découpé à sa mesure, jamais séparé d’elle-même, mais privé des couleurs de la personnalité. Et longtemps elle avance avec ce reflet noir, sans pouvoir se détacher de ce qui n’était que son propre contour sur l’écran du temps. Mais quittons cette figure, en raison de ce qu’elle a, justement, d’insistance, de non-séparable. Catherine Millot  n’est pas seulement son image, elle est aussi ses analyses de psy. Dans son livre O solitude, il y a l’absence de l’autre, le chagrin d’amour. L’auteure parvient à guérir de cette absence d’amour par la boulimie de cinéma. Au travers les histoires d’amour d’une femme, l’écrivaine passe en revue les différentes phases d’exploration de l’âme humaine. La vie n’est elle pas une éternelle alternance de solitude et de recherche d’amour. Rythmes alternés d’exils et de retours. De silence et de contemplation. Dans O solitude, il y a les tempêtes intérieures, les cris du futur, mais aussi l’écho du passé. 

Le passé de Catherine Millot est une chose qu’on ne n’oublie pas facilement. Une adolescence, un premier amour, une première solitude, et puis la succession de pleins et de déliés entrecoupées de voyages. L’auteure, une fille de diplomate avait vécue dans plusieurs villes d’Europe. Elle s’était trouvée souvent alterner dans sa vie des moments de solitude et des moments de convivialité. On devrait aller à l’écoute de ce prodigieux  « silence » comme on va en pèlerinage. Au travers une croisière en méditerranée, la solitude prend des dimensions gigantesques tant au niveau de la réflexion qu’au-delà de la recherche du temps retrouvé. La solitude se révèle dans tous ses états, dans la nature, la peinture, la littérature… 

Tumultueuses mais aussi apaisantes les retrouvailles du passé et des amours perdues. Le bruit de la mer nous berce et nous mène vers d’autres solitudes. Catherine Millot montrait un amour naissant et condamné, impliquant la solitude, du moins du côté de cette jeune fille qui entendait les cris. Les cris, en l’occurrence, étaient ceux du cœur, et la fureur était celle d’un esprit tiraillé, intérieurement entre les deux facettes d’une même âme. Mais voici le plus bouleversant. Elle éprouvait  de l’amour au temps de la solitude. Proust est à la rescousse. Catherine Millot, écrivaine psychanalyste, fait ici une réflexion d’une rare justesse. Et si son écriture, révélait un grand talent, la romancière nous offre un délicieux bonbon à croquer sans modération. Ce n’est pas tout, il ya dans le roman de Catherine Millot, une femme qui, sans jamais songer à se mesurer aux vicissitudes de la vie, s’efforce de puiser en elles une nourriture personnelle, qu’elle restitue d’une façon capiteuse dans son roman O Solitude. 

O solitude de Catherine Millot nous fait penser à la solitude des personnages de Samuel Beckett qui, tout en faisant le tour de son humanité, l’homme n’oublie pas sa propre destinée, condamné à vivre seul même s’il se sentait entourer de la terre entière. Catherine Millot créée dans ce livre un incessant balancier entre l’être individu et l’être social.  FATHI CHARGUI O Solitude Roman de Catherine Millot—167 pages—Gallimard—septembre 2011 

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