( 24 juin, 2011 )

L’épouse américaine de Mario Soldati

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L’épouse américaine  de Mario Soldati             L’exploration des âmes 

« Mario Soldati, écrivain, à sous la main  un merveilleux sujet de roman : Soldati metteur en scène », notait un jour un admirateur de cet écrivain turinois né en 1906, venu à la littérature par… Le cinéma. Mais voilà, Soldati  écrivain en a eu assez un jour du cinéma et c’est sans regret qu’il a abandonné le septième art pour la littérature. Aujourd’hui, Mario Soldati est encore d’actualité. Son dernier roman intitulé « L’épouse américaine » renoue avec ses thèmes de prédilections. L’amour des êtres pris dans ses nuances les plus subtiles : le corps et l’âme ou plutôt l’amour  passion et l’amour physique, la femme d’un côté et la maîtresse de l’autre. Un dilemme que peu d’hommes parviennent à résoudre car ils se perdent toujours en conjecture. Comment concilier au même temps l’amour de deux femmes ? Mario Soldati excelle dans cette jonglerie et trapèze sans filets. Avouons que nous sommes conquis par la façon de planter le décor, nouer l’intrigue, exacerber les sentiments, faire régner le doute. Deux femmes, l’une brune l’autre blonde, deux caractères différents qui se complètent peut-être ? Dans ce court roman à l’écriture limpide et à la structure impeccable Soldati explore une fois encore les liens de l’amour et de l’adultère en oscillant  aisément entre les deux eaux, sensualité et moralisme.      

 Au commencement étaient « L’incendie », « la confession », paru en 1960, et « le festin du commandeur », en 1950. Deux romans qui sont une excellente introduction à l’univers de l’écrivain. « La confession » s’apparente à une œuvre de jeunesse de Soldati, « L’ami jésuite », publié en 1929, dans lequel il contait ses expériences scolaires dans un collège religieux. Dans « la confession » le thème est repris mais élargi. Un jeune adolescent, élève d’un collège de jésuites, est en proie aux désordres de la puberté, à la tentation et à son orgueil démesuré. Retournant à son avantage les préceptes hypocrites de l’enseignement des pères, il mettra à profit, puisque les femmes sont des démons, les invitations d’un jeune camarade libéré, lui, de toute morale religieuse. Dans une cabine de bain, à l’heure propice de la sieste, lorsque le soleil s’étire et frappe d’éblouissement la plage blanche de l’Adriatique, Clément découvrira que l’on peut fort bien s’accommoder de tout et, l’âme en paix, « qu’entre garçons, ce n’est pas faire mal »… Une pirouette bien pratique et une bonne claque aux vilaines petites odeurs d’épicurisme frelaté, de mesquineries, de profond égoïsme, de froideur des pères jésuites. Soldati  fustigeait avec humour un enseignement qu’il avait lui aussi subi. « Le Festin du commandeur » est composé de manière originale de trois récits différents, racontés par un même personnage, le commandeur P.G.C. dont le portrait à lui seul, est une profession de foi : « plein de sérénité, mais curieux des peines d’autrui : homme du monde mais  ne craignant pas de s’attarder en pleine nuit pour s’entretenir avec quelque vaurien, commandeur de pierre, survivant d’une époque désormais révolue, convié à la table des plus modernes don Juans ». Trois récits où se mêlent, mystification inoffensive, jeu trouble des identités masquées, déguisement des personnalités qui dissimulent d’innocentes vérités. Dans « la Fenêtre », l’un des trois récits, c’est un tableau qui est le personnage central. Cette peinture permet de remonter le temps en flash-back, confronter deux époques, et l’évolution des protagonistes. Soldati décrit un milieu qu’il connaît bien, celui de la peinture, des artistes un temps maudit, aux comportements fantasques, assorti de cas de conscience délicats et imprévus. 

On retrouve un thème en partie semblable dans « l’incendie ». Son style est toujours aussi allègre, on le sent simplement un peu plus désabusé. Là aussi, un tableau, « l’incendie », est le point de départ de l’intrigue. Grâce à cette œuvre, un homme va découvrir un artiste de génie, lui acheter  ses tableaux alors qu’il est encore inconnu, et ainsi l’aider à partir en Afrique.  Par-delà le temps, les aléas de leur vie, voire se nouer une indéfectible amitié où se mêle une étrange fascination. Récit fulgurant, tonique, empreint de nostalgie, de considération d’une rare justesse sur la peinture, la vieillesse, l’incendie se double d’un réel suspense romantique. Soldati épingle brillamment les critiques d’art et les journalistes, l’avidité des médiocres dans cette comédie de mœurs où, par bien des côtés, il rappelle Somerset Maugham. Même ton désenchanté, même distance vis-à-vis des faits de la vie, même technique de l’intrigue menée sans fioritures, dépouillé et efficace, même lueur d’ironie dans l’observation de ses semblables et même mordant. Il sait faire déraper mieux que personne une histoire avec cette aisance nonchalante et élégante  qui fait les grands écrivains. « Ce sont les thèmes de ma vie et de mon œuvre, explique-t-il encore, l’aventure, le désir et le plaisir de la narration avec tous ses effets dramatiques. » Soldati n’a pas perdu la main. On trouve toujours chez lui ce bouillonnement latin, impétueux et, dans ses romans, ses thèmes de prédilection reviennent par vagues lancinantes : amitié, ambitions déçues, bizarreries, incongrues de la vie, ses ratages aussi, avec au-delà la .découverte de la face cachée des autres, et cette soif de beauté, mais toujours tempéré par les origines de celui qui se définit comme un écrivain de Far-West ». C’est à dire de l’ouest de l’Italie, le Piémont. Bien qu’il se sente très proche d’un écrivain comme Giorgio Bassani (l’auteur de l’admirable Lunette d’or  et  du jardin des Finzi Contini), Soldati a peu d’estime pour ses compatriotes.  Leonardo Sciasca, Carlo Cassola, Italo Calvino  exceptés. « Les autres me semblent trop esthétisants, le sens n’étant plus, dans leurs œuvres, qu’un effet second au profit d’une recherche et d’un jeu formel dont les incitations expriment une espèce de gratuité désespérée.» Sans appel. On comprend mieux peut-être les inclinaisons de Soldati lorsqu’on sait que sa mère, une anglomane de longue date, là élevé dans le culte de la civilisation anglaise. Quant à son père, italien, né à Lyon, il  considérait le français comme sa langue maternelle. « Après tous les auteurs français, mes écrivains préférés sont Stevenson, James,  Conrad et Melville. Ceux chez qui,  en fait, la forme narrative et le thème de l’aventure ont servi à illustrer quelques-uns des grands mythes de l’existence. N’est-ce pas Conrad qui a écrit : il y a des voyages qui pourraient servir de symbole à l’existence… » 

FATHI CHARGUI L’épouse américaine  Roman de Mario Soldati—162 pages—Le promeneur—mai 2011  

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