( 25 mai, 2011 )

Anniversaire de Carlos Fuentes

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Anniversaire de Carlos Fuentes 

 

Le vie qui dure l’espace d’un cri…Et pour le reste on imagine ( Léo Férré ) 

Monstre sacré de la littérature latino-américaine, il est certainement l’écrivain mexicain vivant le plus connu et le plus lu au monde. De La mort d’Artemio Cruz à Diane ou la chasseresse solitaire, récit de sa liaison passionnée avec l’actrice Jean Seberg, son œuvre ambitieuse compte une trentaine de romans, une dizaine d’essais, des nouvelles, du théâtre. 

Dans ce court roman, Carlos Fuentes relate l’histoire d’une fête d’anniversaire organisée pour les dix ans d’un enfant nommé Georgie. La mère Emily demande à son mari George de rentrer plus tôt de son atelier d’architecte pour assister à la dite fête. Un autre narrateur intervient et nous parle d’un enfant (qui est peut-être Georgie ?) et de sa nourrice, Nuncia, avec lesquels il se trouve dans un lieu clos labyrinthique, peut-être un palais sans fenêtres au bord de la Méditerranée, ou au Mexique. La relation étrange qu’entretiennent la femme et l’enfant devient le sujet central du récit, puis un autre George, adulte, apparaît et fête aussi son anniversaire. Quel est donc le rapport entre ces deux personnages qu’entend tisser l’auteur dans son roman? L’anniversaire d’un enfant  et  La vie d’un homme âgé. A première vue Carlos Fuentes plante le décor de la vie d’un homme,  la trajectoire  sinueuse qui va de son printemps à son  hiver.
Le voyage de la vie : Cet enfant qui explore ébahi les plaisirs sous le regard de sa nourrice. Puis vient l’été de la vie, l’amour des femmes. Et arrive en dernier lieu le naufrage de la vieillesse, celui du questionnement : « Ô Temps ! qu’ as-tu fait de ma personne ? ”Que vais-je laisser à la postérité ? Quel est donc le but de notre passage sur terre, nous les hommes ? demande le vieux à son double. En d’autres termes, reprenant à notre compte la question d’Albert Camus : «  La vie vaut-elle la peine d’être vécue ? »
Carlos Fuentes tente de dévoiler le secret de l’existence, en plongeant corps et âme dans la réflexion sur le cours du temps et de l’éternité. Après tout, qu’est ce que l’éternité ? Un mythe ? Une vue de l’esprit ? une raison de vivre ?« Une illusion de temps compensés, un continuum dans lequel les êtres à la vie courte se fondent dans ceux qui ont la vie longue, lesquels réengendrent les premiers.» Anniversaire c’est Camus et Beckett réunit. C’est le temps d’une réflexion sur le temps d’une vie mais aussi le questionnement sur l’éternité, l’éternité d’un jour, de la vie ( des hommes). 
Avec Carlos Fuentes, une vedette de la littérature latino-américaine, dont parait en français en ce moment Anniversaire (1969), on se trouve bien loin de Garcia Marquez, Fuentes n’est pas un romancier au sens où Marquez l’est. Il écrit des romans en se méfiant toujours du mot. Il compose, troque, biseaute, mais l’artifice l’emporte toujours sur le récit. Il lui faut des symboles, des métaphores compliquées, des références. En cela, on peut l’apparenter à un écrivain comme Aldous Huxley. L’Huxley de « Point and Counter Point ». Son œuvre comporte de grandes réussites comme « la Mort d’Artemito Cruz », cette histoire d’un révolutionnaire corrompu. Dans « Chant d’aveugle, Aura », bref roman plutôt que  nouvelle, est un chef-d’œuvre. « Terra Nostra » comporte des pages d’anthologie fulgurante qui d’ailleurs souvent tiennent plus de l’essai que du domaine romanesque. 

Dans « une certaine parenté », Carlos  Fuentes reprend là où il l’avait laissée, la construction du pont qui doit permettre la fusion de deux cultures : l’européenne, et celle du Nouveau Monde. Fusion qui ne trouvera son aboutissement que dans le baroque. 

« Une certaine parenté » par exemple, est un roman d’idées, voire métaphysique, qui combine les trucs les plus éculés du surréalisme et les artifices les plus rebattus du fantastique. Carlos Fuentes pèche par une culture trop exquise. Néanmoins, il reste une vingtaine de pages extraordinaires, entre autres l’histoire de la Mamaselle, de son portrait, de son clavecin et de sa robe de bal et, en contre-point, celle de Clemencita qui s’embarque à Cherbourg pour débarquer à Marseille, croyant avoir voyagé jusqu’aux Antilles. 

Carlos Fuentes explicite sa vision de l’écriture romanesque : « Un écrivain construit, à travers l’imagination, la réalité de lieux et d’individus. La capacité d’imaginer des personnages qui demeurent et qui sont lus à travers des siècles. C’est la gloire, c’est le grand pari de la littérature: rendre éternel ce qui est passager, parce que nous sommes sans cesse aux prises avec ce qui est passager, le langage est passager, ce qui se décrit est passager. Le Londres de Dickens n’est plus le Londres d’aujourd’hui, mais sans le Londres de Dickens, le Londres d’aujourd’hui n’existerait pas… » Que ce soit dans « Anniversaire » ou « Le bonheur des familles »(2009) son dernier roman, Carlos Fuentes excelle : « Même dans la famille la plus heureuse, il y a toujours un mouton noir, il y a toujours quelqu’un qui ne tourne pas rond. C’est sur ce point que j’insiste à travers mes histoires. Avec cette particularité qu’après chaque histoire de famille un chœur s’élève: c’est la voix de ceux qui n’ont pas de voix. J’ai voulu donner cette voix collective à ceux qui disent: «Nous aussi nous sommes là.» J’ai voulu donner un écho très puissant à cette voix de la misère, de la violence, de l’insatisfaction et de la plainte constante, qui est celle de la majorité des Mexicains… » Conclut Carlos Fuentes. 

FATHI CHARGUI 

Anniversaire Roman de Carlos Fuentes—124 pages—mai 2011–Gallimard 

( 17 mai, 2011 )

Photos de familles–Un roman de l’album–Anne–Marie Garat

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Photos  de  familles  de  Anne-Marie Garat 

Photos-souvenirs 

Les éditeurs qui ne sont pas spécialisés dans l’image photographique ont compris que la photographie s’inscrivait dans une  histoire, et qu’un portrait fût-il le plus beau n’existait qu’en regard des portraits de Félix Nadar, d’August  Sanders et d’Edouard Steichen. Ils ont compris, tout aussi bien, que la noblesse (ou la force de persuasion) inhérente à chaque cliché de qualité n’était jamais le fruit du hasard. Anne-Marie Garat parle de la qualité du modèle, ce qui n’a jamais voulu signifier que la qualité d’attention qu’elle lui portait, ou l’attirance- quelquefois morbide– qu’elle ressentait vis-à-vis de lui. Les portraits qu’ Anne-Marie Garat  présente  dans ce livre paru chez actes Sud, qui retrace l’histoire du portrait en photographie, est un modèle de démarche photographique. Toute la tension de l’image repose sur un empilement ( bébé, personnages, photos de familles, maisons…).Tout cela n’est sûrement pas indifférent à l’histoire de cette photographie. Anne-Marie Garat raconte son passé, ses souvenirs. La somme des photos, l’émotion visible à chaque mot, et le poids sous-jacent des regards immanquablement jetés, n’est sûrement pour rien dans l’authenticité de cette image. La grande noblesse de ce livre, est de s’intéresser, au travers des portraits successifs, à la qualité des hommes. C’est un ouvrage magnifique accompagné d’un texte qui s’investit dans la défense d’une photographie à valeur sociale et humaniste. Anne-Marie Garat pour ne citer qu’elle pourrait aisément trouver sa place dans la grande Histoire des sociétés. À mots cachés, Anne-Marie Garat insinue, non sans raison, que si toutes les sociétés croient au pouvoir de l’image, la société française croit avant tout au pouvoir de ses photographes, pouvoir de débusquer la réalité profonde des sociétés. 

À l’inverse de la photographie, comme histoire d’un art absolu, qui a tendance à oublier les personnalités pour ne considérer cette histoire que dans ses grandes lignes esthétiques, qui produit en photographie un courant continu, livresque et d’intensité constante, Anne-Marie Garat insuffle un courant alternatif, qui impose des retours en arrière, et se suffit de la rencontre des hommes et des femmes en France dans des régions reculées, pour lier leurs images. Elle raconte des histoires de familles, et la place infinie que peuvent prendre parents et enfants en photographie. Les choix qu’imposent les ouvrages généraux sur la photographie sont difficiles à résoudre. Anne Marie Garat, qui vient de rééditer son livre « Photos de familles —Un roman de l’album » réunissant en deux cents seize pages une élection de photographie depuis le début du siècle dernier, oblige à tous les manques, mais aussi à tous les excès. Cela oblige aussi à privilégier l’amitié et à faire œuvre subjective. On ne reproche jamais les quelques noms de trop— cette histoire-là, répétons-le, tient au feeling — mais plutôt les quelques noms qui manquent, parce qu’ils sont un maillon essentiel de la chaîne, et que cette chaîne fragile ne tient qu’à cette condition-là. C’est néanmoins une première de taille dans l’édition photographique française, un ouvrage de référence fort bien fait, et  plaisant de par la place accordée à l’image elle-même. 

FATHI CHARGUI Photos de familles—Un roman de l’album—Anne—Marie Garat—216 pages — mai 2011— Actes–Sud   

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