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( 18 février, 2011 )

Une éxécution ordinaire

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Une éxécution ordinaire Roman de Marc Duga

  Mystère autour du naufrage d’un sous–marin nucléaire 

Marc Dugain, né en 1957,ancien dirigent d’une compagnie d’aviation qui a tout lâché pour écrire, est notamment l’auteur de «  La chambre des officiers  », sur la guerre de14, adapté au cinéma en 2001 et récompensé par de nombreux prix littéraires, de «  Heureux comme Dieu en France  »,où il s’attaque à celle de 40 à l’aide d’un personnage à la fois résistant et voyou  ; et de «  La malédiction d’Edgar  » (2004),un roman sur une Amérique qui veut tout savoir sur tout le monde à travers services secrets et FBI, un roman traduit dans seize pays. Il signe avec «  Une exécution ordinaire  » son cinquième roman. Un roman où l’auteur plante le décor d’une Russie qui oscille  entre l’Histoire d’hier et d’aujourd’hui. 

C’est l’histoire d’une famille sous trois générations depuis la grand-mère urologue et quelque peu magnétiseuse, réclamée par le camarade Staline pour soulager ses douleurs, jusqu’au petit—fils sous—marinier. C’est le destin des Altman car, cinquante ans plus tard, Vania, le petit—fils d’Olga, fait partie de l’équipage du navire qui va couler dans la mer de Barents. C’est une histoire sous fonds de corruptions, de mensonges, d’absurdités, où la vie individuelle n’a aucune importance. Remarquablement contée et écrite, cette fiction basée sur des faits réels. Peinture acerbe et accablante d’une société en plein désarroi, en plein naufrage, comme celui d’ « OSKAR » qui nous rappelle celui du « Koursk », un sous-marin nucléaire lanceur de missiles de croisière russe, mis en service en 1994, a sombré avec cent–dix huit hommes d’équipages, dont vingt-trois hommes sont morts étouffés, lors d’un naufrage le 12 août 2000. On dit que des coups donnés contre la coque par des marins luttant contre une mort certaine furent perçus pendant des jours. 

Le Koursk et un autre sous—marin sont entrés en collision le 12 août en mer de Barents. Le sous-marin responsable de l’incident gagna Haakonsvern en Norvège le 19 soit une semaine après. Le choc provoqua la détonation de munitions située dans le compartiment de proue du sous-marin Russe, qui coula. Après cette collision, il s’avéra par la suite qu’un équipage d’un autre sous-marin  manoeuvra pour s’éloigner du lieu de l’accident. Le submersible responsable de l’incident, endommagé, devait faire vite étant donnés les dégâts sévères qu’il avait subis. La décision fut prise d’opérer une réparation d’urgence dans la base norvégienne de Haakonsvern bien que cette base ne soit pas appropriée à la réparation d’un sous-marin. A cause des dommages subis la vitesse du sous-marin resta fort limitée ce qui fait qu’il lui fallut sept jours pour aller depuis le lieu de l’accident, en mer de Barents, jusque à la côte norvégienne. Après huit jours de réparations le submersible fut en état de gagner la base de Southampton à pleine vitesse, où les réparations purent être complétées dans un dock fermé.  De cet accident, il n’y aura aucun survivant. A partir de cette tragédie, ce roman retrace les destins de gens ordinaires de la Russie post-soviétique. Ainsi Pavel, le narrateur, fils d’Olga et père de Vania, écrit ses souvenirs à la première personne. Il vient de perdre son fils dans le naufrage. Vania Altman ferait partie des derniers survivants. Il y a forcément Marc Dugain derrière cet homme qui dénonce l’antisémitisme, l’absurdité du monde, l’horreur du pouvoir absolu. Dans un port du cercle polaire, la famille Altman retient son souffle : elle risque une nouvelle fois de se heurter à la grande Histoire.  

                          Fait du prince ou raison d’Etat 

Après nous avoir fait pénétrer dans les coulisses du FBI avec «  La malédiction d’Edgar  », Marc Dugain  nous offre ici une véritable fresque de la Russie contemporaine. Le Koursk, ce sous-marin à propulsion nucléaire lanceur de missiles actif depuis 1995, est un des fleurons de l’armée russe. Comment un tel sous-marin, moderne et gigantesque a-t-il pu déchirer sa coque et couler tuant tout son équipage et laissant au fond de la mer de Barents deux réacteurs nucléaires incontrôlés ainsi que tout un système d’armes « non nucléaires » à l’abandon ? Le Koursk aurait éperonné un sous-marin occidental (américain ou britannique) ou encore un navire de surface. Cette hypothèse est celle retenue par les autorités russes «  inclinées à penser qu’il s’était agi d’une collision avec un objet, sous-marin selon toute probabilité…Il s’agissait d’un gros objet, comparable au sous-marin Koursk  ». Il semblerait qu’un fragment de coque d’un sous-marin étranger aurait été trouvé à trois cents mètres du lieu de l’accident, et le 13 août un autre fragment de dimensions équivalentes tout près de l’épave du Koursk. La US Navy a démenti qu’un vaisseau américain soit impliqué dans l’accident.   Pourrait-il s’agir d’une mission de surveillance qui a mal tourné ? Le patron de la flotte du Nord déclarait le 19 août que son navire avait percuté une mine de la seconde guerre mondiale… Pendant six jours il avait affirmé que la cause de l’accident était une collision. D’après les sismologues norvégiens, deux explosions de forte puissance ont secoué le sous-marin à deux minutes d’intervalle. Mais, était-il déjà au fond de la mer ou naviguait-il encore ? Une balise flottante d’origine inconnue, a été vue prés du Koursk le lendemain de l’échouage. Elle a disparu avant que les russes ne puissent s’en emparer. N’oublions pas que la météo était mauvaise dans cette mer Arctique. Alors, y a-t-il eu collision ? Le sous-marin a-t-il reçu une torpille ? A-t-il percuté une mine ? Bien évidement, les experts américains, anglais et norvégiens penchent pour la thèse de l’explosion accidentelle d’une torpille au moment de son éjection dans le cadre d’une manoeuvre d’entraînement. Cette thèse fort plausible, arrange bien les états occidentaux qui veulent déloger la Russie de son rang de superpuissance militaire. De l’avis des experts, remonter le sous-marin à la surface coûterait trop cher aux russes, ces derniers envisageraient donc de laisser une partie de ce dernier au fond de la mer, « conservée » pour éviter des fuites radioactives. Les scientifiques russes ont ainsi élaboré des techniques pour transformer le sous-marin en sarcophage (« toutes les fissures et les brèches seront bouchées à l’aide de matériaux spéciaux », écrivait le quotidien russe Vedomosti). Cette technique aurait déjà été utilisée sur l’épave du Komsomolets, un sous-marin nucléaire soviétique échoué en mer de Norvège par mille six cent mètres de fond, le 7 avril 1989. Maintenant tous les scénarios, même les plus fous, sont permis. Par exemple, qui nous dit que certaines personnes malintentionnées ne vont pas tenter de récupérer cette partie d’épave de l’armement du sous-marin … et si cet armement s’avérait être réellement nucléaire ? Il y a des fois où on ne sait plus si on se trouve dans un film de James Bond ou dans la réalité … 

Une exécution ordinaire est un roman fort palpitant sur la conscience humaine. Il y a la terreur, la violence, le cynisme, le meurtre, la beauté, la mémoire, l’amitié. C’est un «  polar  » sur l’ambition des politiques et sur l’enfermement. Marc Dugain  trouve ici le ton juste, le rythme adéquat, le regard panoramique où rien ne lui échappe la grande et la petite Histoire, celle des hommes humbles et des puissants aux arguments imparables «  Fait du prince  » et «  Raison d’Etat  », inclus  ; en un mot , s’intéresse aussi plus particulièrement aux «  faits d’âme  ».    

FATHI CHARGUI 

Une exécution ordinaire—Roman de Marc Dugain—350 pages—Gallimard—Janvier 2007  

( 18 février, 2011 )

Passeport à l’iranienne

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Passeport à l’iranienne de Nahal Tajadod 

Comment renouveler un passeport en Iran ?

Née à Téhéran en 1960, Nahal Tajadod quitte l’Iran pour la France en 1977, et étudie à l’INALCO où elle obtient un doctorat de chinois. Sa thèse, Mani, le Bouddha de lumière, présente pour la première fois la traduction et le commentaire d’un texte manichéen écrit en chinois, véritable catéchisme et seul témoignage rédigé par les manichéens eux-mêmes. Elle travaille depuis sur l’apport iranien à la culture et à la civilisation chinoises. Le bouddhisme, le christianisme, le manichéisme, le zoroastrisme, le judaïsme et l’islam furent, en effet, diffusés en Chine par des missionnaires originaires d’Iran. Issue d’une famille d’érudits iraniens, Nahal Tajadod a été initiée au soufisme dès son enfance. Elle a participé à la traduction de poèmes de Rûmi et a écrit la biographie romancée de ce grand maître du soufisme. Née dans une famille d’érudits iraniens, Nahal Tajadod, de culture française, est aussi docteur en chinois. Pratiquant les trois systèmes d’écriture, elle consacre sa vie à l’étude des rapports historiques entre la Perse et la Chine. Elle est l’auteur de Mani, le Bouddha de Lumière, Catéchisme manichéen chinois (Cerf, 1990), Les Porteurs de lumière, Péripéties de l’église chrétienne de Perse IIIe-VIIe siècle (Plon, 1993), Le Dernier album des miracles, Chroniques d’une famille persane (Plon, 1995), À l’est du Christ, Vie et mort des chrétiens dans la Chine des Tang VIIe-IXe siècle (Plon, 2000).

 Comment le renouvellement d’un passeport permet d’avoir un point de vue totalement différent et finalement drôle de la vraie vie à Téhéran aujourd’hui. Voilà ce que nous offre le récit de Nahal Tajadod à partir d’une histoire authentique qui lui est arrivée en avril 2005. Dans la quête du précieux document, toute la folie, la générosité, l’humour d’un peuple pourtant sous une lourde emprise politique, apparaissent dans une galerie de portraits plus surréalistes les uns que les autres. À l’encontre des idées reçues, la description d’un Iran où la débrouillardise est le maître mot de la vie quotidienne. Nahal Tajadod – épouse de Jean-Claude Carrière – est l’auteur d’une biographie romancée du poète mystique persan Roumi.
Biblioteca,Paris.
Comment le renouvellement d’un passeport permet d’avoir un point de vue totalement différent et finalement drôle de la vraie vie à Téhéran aujourd’hui. Voilà ce que nous offre le récit de Nahal Tajadod à partir d’une histoire authentique qui lui est arrivée en avril 2005. Pour obtenir le précieux document, toute la folie, la générosité, l’humour d’un peuple pourtant sous une lourde emprise politique, apparaît dans une galerie de portraits. Deux photographes spécialistes de portraits islamiques lui présentent un médecin légiste qui troque des organes… Des femmes en noir attendent assises dans la rue l’ouverture des administrations… Une maquerelle qui veut envoyer des filles à Dubaï… Une grand-mère qui offre une poule vivante à un militaire implacable… Un chauffeur qui s’indigne que l’on refuse ’la bombe’ à l’Iran alors que les Indiens et les Pakistanais – qui pourtant ont la peau plus foncée – la possèdent… Un technicien qui cache une parabole TV dans une marmite d’offrandes religieuses… Un autocuiseur qui mérite une bénédiction… 

« Un des bouquins sur l’Iran qui m’a le plus impressionné parce qu’on est vraiment dans le quotidien ».  Ce récit est tiré d’une histoire vraie qui pose sur l’Iran d’aujourd’hui un regard allant à l’encontre des idées reçues. C’est le renouvellement d’un passeport qui amène l’héroïne à rencontrer des gens drôles et généreux, à se retrouver dans des situations cocasses voire surréalistes et à opter pour la débrouillardise dont doit faire preuve cette société.   Nahâl Tajadod doit rentrer en France, où elle vit depuis de nombreuses années, alors qu’elle est allée passer un mois en Iran, le pays où elle est née. Mais le renouvellement du passeport iranien n’est pas une mince affaire. 

Tout commence par la photo. Nous rencontrons deux photographes (c’est toute une histoire de faire une photo « acceptable » pour le gouvernement iranien !), qui vont nous orienter vers un médecin légiste qui a des relations, s’occuper des chaises et entamer une rivalité avec le technicien du cable, pour une histoire de café, entre autres péripéties. Tout au long de ce roman, l’auteure nous décrit avec beaucoup d’humour, de recul mais aussi une vraie tendresse, le quotidien des iraniens, à Téhéran de nos jours. C’est à s’arracher les cheveux et on se surprend à l’incrédulité, et pourtant, au final, ça fonctionne, là étant le plus incroyable. (Et aussi qu’elle parvienne à ne pas écouter la petite voix qui raisonne à l’occidentale chez elle) 

Il y a de très bons moments, par exemple :« Lorsque nous arrivons devant mon immeuble, le târof commence avec le chauffeur. - Combien je vous dois ? 

- Soyez, pour cette fois, notre invitée. J’ouvre mon portefeuille, j’en retire quelques billets. 

- Je vous remercie infiniment. Ca fait combien ? dis-je. Il prend un cahier, met ses lunettes et examine une série de tableaux pleins de chiffres. 

- Dix mille tomans, conclut-il »  Ou encore : 

« Je me demande comment les livreurs et les visiteurs s’arrangent pour venir, tous ensemble, au moment où précisément Mohtaram est absente. Il faut leur offrir du thé et je n’ai jamais su, en ce qui concerne cette boisson, satisfaire le goût de chacun de mes invités. Certains prennent le thé dans des tasses, d’autres dans des petits verres kamar bârik, « taille fine ». Certains refusent leur thé s’il n’est pas servi dans de grands verres « à la turque » et s’il n’a pas longuement infusé. Quant à la couleur, elle doit être foncée pour certains, claire pour d’autres. Si par malheur on sert du thé clair à un partisan du thé foncé, il le repoussera en le comparant à âb-e zipo, à de la soupe. De la même façon, lorsqu’on offre du thé noir à un adepte du thé clair, il ne le touche pas mais déclare en détournant son regard : - Retire-moi ce breuvage d’opiomane. 

La variation des refus est à l’infini. Quel embarras si par mégarde, on sert du thé tiède noir, dans un kamar bârik, à un fidèle de thé brûlant qui ne le boit que s’il est de couleur claire et servi dans des grands verres « à la turque ». Que faire, alors ? » Mais l’accumulation de ces petits morceaux de vie manque de liant, produisant au bout d’un certain temps une lassitude, qui fait qu’on a besoin de passer à autre chose, avant de revenir prendre un petit bout de Kafka à l’iranienne. Après tout, qui a dit qu’on devait obligatoirement lire les romans d’une traite ? A la façon de chroniques, le style pêche moins, et on apprend beaucoup… 

FATHI CHARGUI Passeport à l’iranienne—Roman de Nahal Tajadod—JCLattès—304 pages—mai 2007 

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