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( 13 janvier, 2011 )

Le Narcisse

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Le Narcisse  Roman noir  de Bertina Henrichs et Phlippe Vauville              

 La ballade du guitariste 

Les auteurs du néo-polar sont-ils éternellement voués aux happy few, à moins d’abandonner les collections qui les ont lancés ? Tout se passe comme si les séries policières n’engendraient, aux yeux des amateurs de belles lettres, qu’une «  littérature de série ». Un critique avançait : un jour les grands auteurs de la « série noire » devraient tous avoir leur place dans la Pléiade. Ca y est ! Le polar ! Lui qui avait si mauvais genre il y a peu, a acquis depuis ses lettres de noblesse.  George Simenon côtoie aujourd’hui l’étagère de La Pléiade et James Ellroy est en passe de devenir un classique.  Nous sommes ici, on le voit, d’ores et déjà un peu au-delà d’un « thriller » classique. Le propos s’élargit aux dimensions d’une véritable « photographie » de Paris, saisie à un moment de son histoire, l’été caniculaire de 2003. Pour autant la règle d’or du genre est respectée, c’est-à-dire qu’on est, d’entrée de jeu, happé par l’action, même si, Bertina Henrichs, auteure à succès, et Philippe Vauville, scénariste et réalisateur, écrivent pour la première fois un roman noire à quatre mains, développent par ailleurs une structure narrative sophistiquée où s’entrecroisent, se répondent les voies des divers protagonistes. Reste qu’au bout du compte, la réussite du livre tient peut-être beaucoup plus simplement à son charme de « série B » qui persiste longtemps après la dernière page tournée, le charme « scope-couleurs » d’une balade au quartier de Montmartre à Paris, tandis qu’un meurtre est commis dans les caves d’un célèbre cabaret de transformiste LE Narcisse. Dans l’atmosphère étouffant d’un été caniculaire, la vie apparemment tranquille d’un guitariste bascule brusquement dans l’imprévisible. Un de ses amis les plus fidèles est accusé d’avoir assassiné une inconnue. Il se retrouve alors impliqué malgré lui dans ce meurtre inextricable. Des questions se posent cependant : pourquoi la victime s’était-elle donc grimée en l’une des artistes du cabaret ? Qui est réellement l’ami protégé?  Très exactement au lieu éloquemment dit « Le Narcisse », endroit parfaitement « nuits-parisiennes », sur qui planent de lourds mystères gorgés de sang. Une étrangère court vêtue débarquera tout à trac — égarée ?–comme descendue des pages glacées des magazines qui tapissent les cabines de camion ou les chambres de célibataires, comme un fantasme soudain matérialisé. Un rêve ? Que non, un cauchemar. Le résultat de la rencontre sera proprement, ou plutôt seulement, terrifiant. Un véritable massacre à la tronçonneuse pour le coup. Avec, en prime, au dernier chapitre, un de ces coups de théâtre qui laissent le lecteur abasourdi. Comment tout ceci se tient, on se gardera bien de le révéler. Sinon pour confirmer qu’une fois de plus, l’épouvante est au rendez-vous. Une romancière, un scénariste-réalisateur, témoignent d’une étonnante continuité d’inspiration : il s’agit bien, là encore, de roman « noir », simplement situé dans des décors différents, les auteurs s’y entendent, pour apprivoiser l’horreur. Pas trace chez eux, en effet, de cette complaisance qui déconsidère tant d’autres ouvrages dégoulinant de sang. Au fond la fascination douloureuse qu’ils éprouvent pour la violence n’est que l’expression d’une authentique révolte contre l’inhumanité tapie en l’homme. Au fond, Bertina Henrichs et Philippe Vauville sont des moralistes. Et, s’il n’est pas indifférent qu’un solide métier acquis par Bertina Henrichs en plusieurs années de labeur acharné lui permettent de ficeler de solides intrigues, de camper des personnages saisissants de vérité, c’est par là, sans doute qu’ils nous touchent le plus.  Il n’empêche qu’il lui arrive de plus en plus fréquemment, à ce bons vieux roman policier, de se hausser du col, de lorgner avec envie sur les rayons des bibliothèques en rêvant de respectabilité. Du coup, le voilà qui s’embourgeoise, se pavane sur papier glacé, s’auto–célèbre en quadrichromie, s’enrobe  sous couverture de carton fort, bref, qu’il s’enfle quasiment aux dimensions des livres d’art. En investissant le saint des saints, la Pléiade elle-même. En attendant également–pourquoi non ?–la prise de l’habit vert par le première homme du roman noir… Mais avouons — le, si l’anecdote proprement dit, est d’un classicisme à toute épreuve. Qui est le coupable ? La réponse importe moins  que le plaisir trouble, pris à reconstituer le puzzle… On s’amuse comme des petits fous.  FATHI CHARGUI 

Le Narcisse Roman Noir de Bertina Henrichs et Philippe Vauville —337 pages—éditions le cherche midi—octobre 2010 

( 6 janvier, 2011 )

Trésor d’amour

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Vient de paraître : Trésor d’amour de Philippe Sollers  

 Succulent comme une confiserie un jour de fête 

 Au travers le récit de la quête amoureuse de Stendhal et de l’aventure vénitienne du narrateur avec Minna Viscontini, arrière-arrière petite fille de Métilde, l’égérie Milanaise de Stendhal , le roman Trésor d’amour de Philippe Sollers renouvèle notre lecture de Stendhal, cet auteur ordinairement perclus de lieux communs. Dépassant les idées toutes faites de ceux qui se contentent à bon compte du fameux culte du bonheur sans se demander à quoi il se rattache, d’une révolte au demeurant contradictoire d’un livre à l’autre ou d’un égotisme souvent ambigu, le stendhalien Philippe Sollers inspecte certains piliers décisifs de notre curieux auteur. Pour peu que l’on se donne la peine de considérer toutes les facettes de Stendhal, et cela est maintenant possible grâce à son roman Trésor d’amour, il apparaît que l’auteur du Rouge est infiniment plus complexe qu’une lecture superficielle ne le laisserait penser. Déjà Trésor d’amour auquel nous invite Sollers, contrairement à la légende, révèle un tissu serré que la simplicité du style et l’allure allègre semblent démentir. En effet les étapes de la rédaction de Lucien Leuwen révèlent une étonnante cuisine faite d’ajouts, de gonflements hypertrophiques, de retraits, de retours en arrière comme si l’auteur ne pouvait s’empêcher de se parler à soi-même en recourant à un «  self langage » humoristico-elliptique. En outre ses œuvres non romanesques qui forment l’ensemble le plus important en volume nous livrent un être d’une polyvalence inouïe et, en particulier soucieux de définir profondément les forces motrices de son imaginaire — du reste assez pauvre, contrairement à son regard–et les convictions qui modulent son humeur du moment.  Aussi existe-t-il, à côté d’un Stendhal qui s’amuse à voir vivre des héros, un essayiste appliqué à l’exercice de la théorie. Dès 1803, il se forme un fichier où sont notés des caractères, des réactions qu’il a observées. Son essai sur l’amour est un livre d’idiologie où la rigueur se combine à la nostalgie : Rome, Naples, et Florence témoigne d’une réflexion générale sur la vie. L’esthétique, les mœurs, la littérature, la politique, Racine et Shakespeare est l’œuvre d’un théoricien de la modernité. Et la passion énergique qu’il met en mouvement dans ses romans est sans doute la réponse à la question du bonheur posée en termes d’idéologie. Faudrait-il voir là son accointance avec le Code civil ? Néanmoins, le philosophe, le musicologue, le touriste, le dilettante s’unifient dans la texture stendhalienne comme l’avait remarqué Philippe Sollers.  Sollers sait choisir à chaque fois le fil en gardant à l’esprit toute la nappe, même si son habileté rhétorique nous conduit souvent dans des dédales d’érudition un peu obscurs. Après avoir sondé les rapports de Stendhal avec le langage qui explique ses clins d‘œil aux « happy few », puis l’italianité, concept autour duquel Stendhal à cristallisé ses passions vitales, voici maintenant la genèse de l’auteur psychanalysé à travers Henry Brulard. Vous avez dit psychanalyse ? Outre qu’il faut toujours se méfier de ce type d’entreprise appliqué à des textes littéraires, celle-ci est particulièrement problématique sur Stendhal. Et cela pour une raison   très simple : la Vie de Henry Brulard est déjà, en soi, une autopsychanalyse complète déguisée en autobiographie. Non seulement l’auteur ne dissimule rien de ses névroses mais encore explicite des conflits auxquels Freud donnera des noms. On sait la haine irréductible que Stendhal vouait à son père. Voici Oedipe clairement démasqué dans un amour maternel : « je voulais couvrir ma mère de baisers, et que ce fût à la gorge et qu’il n’y eut pas de vêtements. » Sollers ne s’en tient pas aux allégations de parricide, de dénégation de la filiation et d’inceste (Sartre aussi s’était insurgé contre son géniteur), mais les exploite pour apprécier les engagements de toutes sortes que Stendhal ne cessera de promouvoir dans ses écrits. Le foyer de la révolte Stendhalienne, allumé par une haine impuissante, serait à l’origine d’un romanesque de la tyrannie qui va modeler un grand rêve d’opposant. « Quelle est la blessure de Brulard ? Celle d’instituer un refus, la dénégation de toute positivité. » Avec Henry brulard, Stendhal, dont toute l’œuvre consacre les valeurs de l’énergie positive, a signé un livre des sentiments négatifs qui génèrent des professions de foi ardentes. Par exemple, ses convictions républicaines sont moins positivement républicaines que négativement antimonarchistes parce que son père était monarchiste. Celui qui se dit « méchant », « malheureux », « l’être le plus sombre » et tend à l’exécration universelle à cause d’une « effroyable éducation morale », élimine le père,  liquide même son enfance en la niant,  évacue la foi chrétienne, refuse son patronyme et devient aussi un « patriote », un «  juste ».  C’est précisément ce système de la haine, né du refus d’être pris au piège de la servitude, que Sollers met en évidence en suivant le parcours intérieur de Brulard qui passe d’Œdipe à Narcisse. Dans ses œuvres intimes, Stendhal écrit « il me semble toujours entendre dans les moments où j’ai besoin d’aller où je ne puis une voix  d’en haut qui me crie : Tu veux voler et n’as point d’ailes, rampe. » Alors, toute l’œuvre de Stendhal ne serait-elle qu’un cache misère ? Chez certains peuples aussi, l’or était la parure ordinaire… 

 FATHI CHARGUI

 Trésor d’amour —Roman de Philippe Sollers—214 pages—Gallimard 

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