( 23 novembre, 2010 )

Orient intime

untitled.bmp

Orient intime de Yves Leclair

Le voyage intérieur

« Au vrai, j’ai dû être oriental dans une vie antérieure. Quand j’entends de la musique orientale, arabe surtout, mais aussi bien les cloches japonaises, le luth chinois, j’ai l’impression d’être enfin rentré chez moi, d’être à la maison », écrit Yves Leclair. Au fait, Orient intime ne serait-il pas l’orient de chacun de nous ? Le voyage intérieur de chacun. Avec ses paysages et ses visages, ses sons et ses parfums, ses minarets et ses églises, ses maisons de Sidi Bou Saïd et ses fontaines de Trévi. Alors voyage-t-on pour oublier ou pour se retrouver ? Voyage –t-on pour changer, devenir autre, expérimenter sur le vif les mille façons d’être homme ou, au contraire pour découvrir et maintenir l’acquis fragile de sa culture ? Que-et qui-transporte-t-on quand on voyage ? Tout voyage–lorsqu’il prend la plénitude de son sens-ne serait-il pas l’ultime écho en nous des grandes migrations animales, le besoin d’être ailleurs pour survivre ? Je voyage pour désapprendre bien plus que pour apprendre, je voyage pour devenir l’étranger de moi-même, je voyage non pour déflorer l’horizon mais bien pour redonner virginité à mon blason. Je ne saurai pour autant oublier mon identité, ce « misérable  petit tas d’os et de secrets » qui maintient contre vents et marées, contre errance et altérité, la cohérence du corps et du mental. Mais je n’ai gardé d’oublier en chemin les compagnons qui m’ont précédé dans les pays du soleil et du sang. J’emmène avec moi les morts autant que les vivants, car l’on sait que voyager, c’est aussi se déplacer au cœur du temps. Alors, qu’importe l’espace transparent des siècles ! Ibn Khaldoun et Hérodote par exemple m’ont très longtemps accompagné sur mes chemins puisque j’ai mis mes pas sur leurs empreintes. Quelle cohorte en ces routes si l’on pouvait discerner toutes les rumeurs, tous les fantômes qui vous précédent ! Compagnons de mon apprentissage, instruits des mille métiers et étapes des siècles, ils me guident vers des relais crépusculaires où je retrouve, bruyamment attablés, Ibn Batouta , Fernand de Magellan , et d’autres globe-trotters dont j’oublie maintenant les noms . Nous menons grand tapage, le choc des verres fait trembler les vitres et les livres. Mais chaque halte dans le temps est comme espace blanc entre les lignes. A la croisée de tels chemins, le voyageur ne se sent-il pas devenir le visiteur de lui-même, l’extraterrestre de son siècle ? Partir, dit-on, c’est mourir un peu. Il est pourtant des voyages qui sont autant de retours à la vie. Des voyages au très long cours, des voyages toujours inachevés. Est-il d’ailleurs jamais question de débarquer vraiment ? Par hasard ou par nécessité, par amour ou par tendresse, par nostalgie ou par illusion, on s’est un jour retrouvé moussaillon ou passager clandestin et l’on a su tout de suite que cette errance-là serait la vie. Pour l’un, le périple a nom Le Clezio, pour l’autre, il s’appelle Umberto Eco, ou Mozart, ou Michel Ange, ou Rodin ou encore Saint Phalle ou Peï. Ainsi, pour beaucoup, oh , bien sûr , l’errance prend tous les jours des chemins de traverse et croise mille autres routes . Cependant, les étapes de ce si long voyage en viennent à se constituer comme une immense terre natale avec ses villes, ses campagnes , ses bourgs , ses ports , ses forêts , ses plages , ses monts , et ses sommets.

FATHI CHARGUI

Orient intime Yves Leclair — 116 pages –Gallimard / L’Arpenteur—2010

Pas de commentaires à “ Orient intime ” »

Fil RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

|