( 23 novembre, 2010 )

Le mécano du vendredi

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Le mécano du vendredi  de Fellag 

   Un pur moment de gaieté 

Les gens qui sont payés pour prendre  la littérature au sérieux– professeurs, chercheurs, critiques, officiels en tous genre — s’imaginent la plupart du temps que leur mission est de travailler gravement de sujets graves : d’où leur désarroi lorsqu’ils sont confrontés à des écrivains dont l’humour est un trait indissociable. Comment les aborder ? Dans la plupart des cas, consciemment ou non, ils évitent le contact. Des comptages sommaires montrent ainsi qu’il se fait moins de références et de commentaires à Rabelais qu’à Montaigne, à  Molière qu’à Racine, à Voltaire qu’à Rousseau. Le comique, la drôlerie, la bouffonnerie, la farce, on ne peut éviter de les traiter quand il s’agit d’auteurs aussi considérables ; mais on le fait vite, en passant, parfois, comme s’il s’agissait d’une tare. Si l’on retire ses cocasseries, souligne-t-on, le message de Rabelais est important ; Molière est profond sous son aspect plaisant ; Voltaire camoufle par des facéties  une sage philosophie… Il ne  fait pas bon être un humoriste dans notre paysage littéraire. Et s’il fallait sauter sur toutes les bonnes occasions pour réhabiliter, sous les dehors du comique, les vertus de la morale et du plaisir ? Rien de moins gai que la situation des humoristes qui s’imagine doué pour la bonne humeur. Ravalés au rang de chansonniers, ils tombent dans la gauloiserie vulgaire. Si, d’aventure, ils s’engagent  en littérature, plus personne ne les prend au sérieux. Boudard s’en moque. Fallet compte ses tirages. Quant à Lanzmann, en bon humoriste qui se respecte, il s’attriste. Ajar excepté, Klotz-Cauvin oublié, Albert Cohen renvoyé à l’exégèse lyrique et Marcel Pagnol au musée de la Préhistoire littéraire, on voit bien que l’humour à mauvaise presse. De quoi décourager quelques vocations et insuffler à toute la production la sinistrose. Même si quelques mauvais esprits se sont ingéniés à donner dans la satire espiègle, à réécrire la légende des siècles façon  Poirot Delpech, a esquisser une Comédie Française selon Orsenna ou à se gausser des pays sages comme Pividal, l’humour devient une denrée rare qu’il convient de saluer comme telle.  Ainsi lorsqu’un Marc Hillel, brode sur un canevas digne de Woody Allen et de Mel Brooks  une histoire burlesque à souhait, on fonce dessus sans crier gare. Le mécano du vendredi de Fellag, illustré par Jacques Ferrandez, est de cette trempe. Il raconte l’histoire d’un jeune Algérien jeté dans les méandres de la mécanique souffre le martyr. Au travers cette fable, on retrouve l’humour caustique de Fellag. C’est d’abord le saut d’obstacles que parcourt notre héros malgré lui, avec un étrange mélange de roueries innocentes et de franche naïveté. C’est aussi et surtout le vrai humour remis au goût du jour avec une vieille habileté. Fellag réussit un véritable tour de force. Avec son inénarrable humour  qui vaut tous les  prestidigitateurs  des mots. Évidemment ? diront les malins, tout cela ne nous élève pas vers de hautes  sphères spirituelles et quelques bonnes vieilles ficelles retrouvent ici, leur place aux côtés des bons sentiments d’usage, puisque tout cela finira par un rire aux larmes. Au moins, ce livre bien mené  nous fait-il  passer un moment de gaieté. N’est-ce pas là une aubaine ?

 FATHI CHARGUI 

Le mécano du vendredi — Fellag  et  Jacques Ferrandez —187 pages — J C Lattès — octobre 2010 

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