( 23 novembre, 2010 )

3096 jours

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Natascha Kampusch   3096  jours  

 L’obsédé 

C’est fou ce que le désarroi se porte bien par les temps qui courent. C’est toujours la même ambition qui domine : traquer la grande angoisse contemporaine. On peut avoir une ambition plus mesurée et délimiter le désarroi de l’époque à un quartier facilement repérable par un titre de livre. Il faut l’avouer : « Natacha Kampusch 3096 jours » est un beau titre. On croit déjà voir surgir une nouvelle version de « The Collector » de John Fowles (L’obsédé de William Wyler)  à l’échelle de nos baladins et de nos junkies du temps présent. 

A la limite, on pourrait tout garder pour soi : effort à vivre, souffrance et joie, angoisse et paix, révolte et sagesse. Ou encore : inlassable désir de noircir la page blanche. À la limite, nous ne sommes plus lecteurs, mais des voyeurs entrés par mégarde dans des vies offertes. 

Nous sommes tous d’insatiables curieux : à lire un bon journal intime ou une correspondance de qualité, ou une autobiographie, on éprouve en effet le double bonheur de sonder un appétissant petit tas de secrets et de savourer une prose qui, pour être efficace et crédible, ne doit être ni apprêtée ni trop ostentatoire. Dans la meilleure des cas, c’est une pierre précieuse à l’état brut. 

Mais voilà : de grands journaux intimes ou autobiographies, on n’en trouve plus guère aujourd’hui, comme si l’évolution galopante de l’audiovisuel , la banalisation de l’interview au magnétophone, l’impudeur très rentable des reporteurs photographie, la participation quasi hebdomadaire des hommes de plume à l’actualité politique et sociale, rendait soudain caduc ce travail solitaire et souterrain de l’écrivain aux prises quotidiennement avec lui même, accroché, en marge de son œuvre de fiction, à la page blanche sur laquelle l’aveu à poids inhabituel, prenant des notes avec la précision et la régularité d’un médecin soucieux des progrès de son malade. 

Depuis huit ans, Natacha Kampusch était portée disparu. Après avoir été enlevée et séquestrée  par son ravisseur, elle lui échappera en 2006. Voilà la raison pour laquelle cette jeune femme autrichienne de vingt deux ans publie aujourd’hui un livre qui dit long sur sa détention. 

La vérité ? On la croyait une et indivisible. Mais la littérature est-elle justiciable d’une vérité absolue dans la mesure où elle s’articule  sur la fiction, menteuse par nature, sur les mots écrits et sur les maux de l’esprit. Vérité par rapport et au nom de quoi, sur quel assentiment général ? Natascha Kampusch n’avoue-t-elle pas tout, sans retenu sur sa détention. C’était une vérité inaccessible à la lecture ? Parce que trop dure à raconter et à partager avec la victime. Natascha Kampusch, sans doute aussi, dotait également ses écrits d’un supplément de sens. Comment croire les critiques alors, quelle opinion restituera son livre à sa destination supposée ? L’auteur du rapt était-il seul ou aidé par des complices ? Natascha Kampusch affirme n’avoir vu que du feu. La jeune femme raconte dans son livre son enlèvement en mars 1998 sur le chemin de l’école alors qu’elle n’avait que dix ans, les violences physiques et morales que lui a fait subir son ravisseur  dans une cave de son pavillon à Strasshof, dans la banlieue de Vienne, et dont elle a fini par s’échapper le 23 août 2006.Toujours entre le sanglot et le rictus, toujours entre la tendresse et de cynisme, avec un cœur gros comme ça, un goût féroce de la vie, Natascha Kampusch  se bat avec sa mémoire de petite enfant, ses souvenirs de petite fille malheureuse en famille, cherche l’affection du silence, ne retrouve le plus souvent qu’un exécrable  mécanisme d’habitudes. Où sont-elles passées ces années d’enfance, dans la détention, auprès d’un obsédé en mal d’affectivité. Rêve mortel au fond d’un trou de quelques mètres carré. Meurtre de l’âge tendre, le seul qu’on mijote collectivement. Fantasmes d’adolescence. Etreintes en bandes entre les gars de son âge. Ces égoïstes de la gamète, et les luronnes aux rires d’aspirine effervescentes. Zoom arrière sur les décombres de l’adolescence. C’est le cimetière de l’enfance et de l’adolescence. La vérité et son contraire, la justice et l’iniquité, la noblesse et la bassesse, tout lui est désormais aussi dénué de signification. Son ravisseur–Wolfgang Priklopil, un ancien ingénieur de chez Siemens– n’est pas le mal, car cela serait déjà prendre parti ; il se place au-delà dans une région atrocement monotone, indéfiniment brumeuse. Les seules lueurs qui parviennent de son passé, où vivre avait encore un sens. 

Au beau milieu d’une existence sans souci, quelque chose —un incident quelconque, un voisinage, une rencontre, le moindre coup de pouce du hasard —vient de mettre soudain dans une situation d’esprit où tout peut basculer d’un instant à l’autre. Si elle avait  gardé en elle une petite flamme, c’est pour l’aider à retarder le moment de l’anéantissement. Dés qu’elle s’éteint, il n’y a plus d’espoir.       

La fatalité qui enserre Natascha Kampusch  est du même ordre, tout aussi omniprésente. Elle n’a pourtant  rien de dramatique ni d’aigu ; le désespoir, dans ces textes, se glisse au travers d’un langage mesuré, soutenu, volontairement réaliste. Il n’est sûrement pas exaltant d’enquêter dans le monde entier sur les victimes de la justice universelle. Peut-être ces explications sont elles toutes vraies ou toutes fausses. Toujours est-il que ses récits rendent  le même sens, l’un avec discrétion, l’autre plus tragiquement : c’est le grand écho, assourdi et insistant, qui résonne dans un monde où les raisons d’exister se font de plus en plus ténues. Natascha Kampusch s’est échappée en août 2006. Priklopil, son ravisseur, s’est suicidé quelques heures plus tard en se jetant sous un train

FATHI CHARGUI 

3096  jours– autobiographie de Natascha Kampusch — 306 pages— J C Lattès —octobre 2010 

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