( 6 novembre, 2010 )

Corpus delicti Le procès

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Corpus delicti     Le procès   Roman de Juli Zeh                              Le meilleur  des  mondes L’art pur, dégagé de tout d’ordre de consommation courante et non assujettie à une date limite de fraîcheur, est le seul objectif déraisonnable. La perception du monde est à reconsidérer, tout comme les courants de la pensée avec ses apories et ses portes dérobées. Une clé d’or : la littérature, zone  libre où tout est à réinventer parce qu’il n’y a plus rien à perdre. Les « fin—de—siècle » ont lu tous les livres et ne croient plus en définitive qu’au salut par l’écriture. Tout dire.  Après le romantisme qui a perverti le cœur et l’âme, après le naturalisme qui a dénaturé la vie au nom d’une « vérité » bien suspecte — et « la Nature » a fait son temps proclame Gourmont– que restait-il ? Eh bien l’intellect, le cerveau, des lieux de possession inaltérables, royaumes où l’écrivain n’a de comptes à rendre à personne. On ne perd plus son temps à se chercher des légitimités politiques ou des parrainages de circonstances. Il s’agit avant tout de créer, d’élaborer, avec superbe et arrogance, une esthétique purement artificielle en fuyant comme la peste les mots de la tribu. Le symbole devient alors un signe non frelaté, l’idée essentielle. C’est ainsi que le définit Entragues, l’homme des de lettres de Sixtine. Dans ce rêve du rien que l’on comble avec du trop-plein, c’est le style qui place l’élite sur orbite. Le symboliste qui n’a pas le sentiment d’appartenir à une école mais à une confrérie mystique fera donc de son art un absolu. Dandy du désespoir, il est animé d’une véritable fringale lexicale, d’une débauche du vocabulaire. A l’instar d’Aldous Huxley, Juli Zeh n’aura-t-elle dépeint dans son roman Corpus delicti une société  futuriste où les hommes vivent sous le regard constant de l’œil de Moscou. Où tout est régi par La Méthode, sous l’ordre du Big Brother. Comme le romancier Aldous Huxley, si elle possède un indéniable sens artistique, ne peut s’empêcher de décortiquer les hommes et leurs actions, et jusqu’à leurs pensées. Son scalpel taille dans le vif. On ne distingue pas toujours le regard de l’opérateur : pénétrant, certes. Compatissant ? Ce n’est pas toujours évident. Ironique, sûrement. Les êtres humains sont pour elle des lézards auxquelles on a greffé un semblant de raisonnement, mais qui réagissent mécaniquement à toutes les stimulations induites. 

C’est bien amusant de les voir gigoter dans les années 2057, ces vibrions inefficaces. Juli Zeh fait faire à ses personnages trois petits tours de scène, après quoi elle les  jette dans un coin, incapable d’inventer, par eux-mêmes un nouveau comportement. A l’instar d’Aldous Huxley, elle possède le talent de faire apparaître en pleine lumière des lois insoupçonnées, de provoquer son lecteur et de lui donner simultanément l’impression d’être prodigieusement intelligent. Il lui arrive, d’ailleurs, de se prendre à son propre jeu. Corpus delicti  est un peu Le meilleur des mondes d’Huxley , un roman qui représentait la première des anticipations où une stricte projection de tendance et de mouvement contemporains montrant un avenir de l’atroce noirceur. Cette contre utopie donc, la vraisemblance est nettement plus forte aujourd’hui qu’il y a  quasiment un siècle.  C’est l’exploration de la liberté par son héros qui forme le thème du livre, La Méthode. Expertement structuré par une désarticulation temporelle marquant les étapes de l’homme vers un but, enfin. L’expérimentatrice a vu dans son microscope quelque chose d’inexplicable, et elle se mue en philosophe. La cruauté du roman de Juli Zeh s’est transformée en message d’espoir : espoir qu’elle va chercher dans une sorte de syncrétisme hollywoodien. Son angoisse devant l’évolution du monde. Un talent éclatant, un humour irrésistible, le regard d’une écrivaine le plus clairvoyant qui soit  au service d’une réflexion amusée. Misanthropie qui s’exerce à l’égard de tout le genre humain. 

FATHI CHARGUI 

Corpus delicti  Le procès  Roman  de Juli Zeh  —238 pages—Actes—sud—2010 

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