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( 23 novembre, 2010 )

Orient intime

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Orient intime de Yves Leclair

Le voyage intérieur

« Au vrai, j’ai dû être oriental dans une vie antérieure. Quand j’entends de la musique orientale, arabe surtout, mais aussi bien les cloches japonaises, le luth chinois, j’ai l’impression d’être enfin rentré chez moi, d’être à la maison », écrit Yves Leclair. Au fait, Orient intime ne serait-il pas l’orient de chacun de nous ? Le voyage intérieur de chacun. Avec ses paysages et ses visages, ses sons et ses parfums, ses minarets et ses églises, ses maisons de Sidi Bou Saïd et ses fontaines de Trévi. Alors voyage-t-on pour oublier ou pour se retrouver ? Voyage –t-on pour changer, devenir autre, expérimenter sur le vif les mille façons d’être homme ou, au contraire pour découvrir et maintenir l’acquis fragile de sa culture ? Que-et qui-transporte-t-on quand on voyage ? Tout voyage–lorsqu’il prend la plénitude de son sens-ne serait-il pas l’ultime écho en nous des grandes migrations animales, le besoin d’être ailleurs pour survivre ? Je voyage pour désapprendre bien plus que pour apprendre, je voyage pour devenir l’étranger de moi-même, je voyage non pour déflorer l’horizon mais bien pour redonner virginité à mon blason. Je ne saurai pour autant oublier mon identité, ce « misérable  petit tas d’os et de secrets » qui maintient contre vents et marées, contre errance et altérité, la cohérence du corps et du mental. Mais je n’ai gardé d’oublier en chemin les compagnons qui m’ont précédé dans les pays du soleil et du sang. J’emmène avec moi les morts autant que les vivants, car l’on sait que voyager, c’est aussi se déplacer au cœur du temps. Alors, qu’importe l’espace transparent des siècles ! Ibn Khaldoun et Hérodote par exemple m’ont très longtemps accompagné sur mes chemins puisque j’ai mis mes pas sur leurs empreintes. Quelle cohorte en ces routes si l’on pouvait discerner toutes les rumeurs, tous les fantômes qui vous précédent ! Compagnons de mon apprentissage, instruits des mille métiers et étapes des siècles, ils me guident vers des relais crépusculaires où je retrouve, bruyamment attablés, Ibn Batouta , Fernand de Magellan , et d’autres globe-trotters dont j’oublie maintenant les noms . Nous menons grand tapage, le choc des verres fait trembler les vitres et les livres. Mais chaque halte dans le temps est comme espace blanc entre les lignes. A la croisée de tels chemins, le voyageur ne se sent-il pas devenir le visiteur de lui-même, l’extraterrestre de son siècle ? Partir, dit-on, c’est mourir un peu. Il est pourtant des voyages qui sont autant de retours à la vie. Des voyages au très long cours, des voyages toujours inachevés. Est-il d’ailleurs jamais question de débarquer vraiment ? Par hasard ou par nécessité, par amour ou par tendresse, par nostalgie ou par illusion, on s’est un jour retrouvé moussaillon ou passager clandestin et l’on a su tout de suite que cette errance-là serait la vie. Pour l’un, le périple a nom Le Clezio, pour l’autre, il s’appelle Umberto Eco, ou Mozart, ou Michel Ange, ou Rodin ou encore Saint Phalle ou Peï. Ainsi, pour beaucoup, oh , bien sûr , l’errance prend tous les jours des chemins de traverse et croise mille autres routes . Cependant, les étapes de ce si long voyage en viennent à se constituer comme une immense terre natale avec ses villes, ses campagnes , ses bourgs , ses ports , ses forêts , ses plages , ses monts , et ses sommets.

FATHI CHARGUI

Orient intime Yves Leclair — 116 pages –Gallimard / L’Arpenteur—2010

( 23 novembre, 2010 )

3096 jours

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Natascha Kampusch   3096  jours  

 L’obsédé 

C’est fou ce que le désarroi se porte bien par les temps qui courent. C’est toujours la même ambition qui domine : traquer la grande angoisse contemporaine. On peut avoir une ambition plus mesurée et délimiter le désarroi de l’époque à un quartier facilement repérable par un titre de livre. Il faut l’avouer : « Natacha Kampusch 3096 jours » est un beau titre. On croit déjà voir surgir une nouvelle version de « The Collector » de John Fowles (L’obsédé de William Wyler)  à l’échelle de nos baladins et de nos junkies du temps présent. 

A la limite, on pourrait tout garder pour soi : effort à vivre, souffrance et joie, angoisse et paix, révolte et sagesse. Ou encore : inlassable désir de noircir la page blanche. À la limite, nous ne sommes plus lecteurs, mais des voyeurs entrés par mégarde dans des vies offertes. 

Nous sommes tous d’insatiables curieux : à lire un bon journal intime ou une correspondance de qualité, ou une autobiographie, on éprouve en effet le double bonheur de sonder un appétissant petit tas de secrets et de savourer une prose qui, pour être efficace et crédible, ne doit être ni apprêtée ni trop ostentatoire. Dans la meilleure des cas, c’est une pierre précieuse à l’état brut. 

Mais voilà : de grands journaux intimes ou autobiographies, on n’en trouve plus guère aujourd’hui, comme si l’évolution galopante de l’audiovisuel , la banalisation de l’interview au magnétophone, l’impudeur très rentable des reporteurs photographie, la participation quasi hebdomadaire des hommes de plume à l’actualité politique et sociale, rendait soudain caduc ce travail solitaire et souterrain de l’écrivain aux prises quotidiennement avec lui même, accroché, en marge de son œuvre de fiction, à la page blanche sur laquelle l’aveu à poids inhabituel, prenant des notes avec la précision et la régularité d’un médecin soucieux des progrès de son malade. 

Depuis huit ans, Natacha Kampusch était portée disparu. Après avoir été enlevée et séquestrée  par son ravisseur, elle lui échappera en 2006. Voilà la raison pour laquelle cette jeune femme autrichienne de vingt deux ans publie aujourd’hui un livre qui dit long sur sa détention. 

La vérité ? On la croyait une et indivisible. Mais la littérature est-elle justiciable d’une vérité absolue dans la mesure où elle s’articule  sur la fiction, menteuse par nature, sur les mots écrits et sur les maux de l’esprit. Vérité par rapport et au nom de quoi, sur quel assentiment général ? Natascha Kampusch n’avoue-t-elle pas tout, sans retenu sur sa détention. C’était une vérité inaccessible à la lecture ? Parce que trop dure à raconter et à partager avec la victime. Natascha Kampusch, sans doute aussi, dotait également ses écrits d’un supplément de sens. Comment croire les critiques alors, quelle opinion restituera son livre à sa destination supposée ? L’auteur du rapt était-il seul ou aidé par des complices ? Natascha Kampusch affirme n’avoir vu que du feu. La jeune femme raconte dans son livre son enlèvement en mars 1998 sur le chemin de l’école alors qu’elle n’avait que dix ans, les violences physiques et morales que lui a fait subir son ravisseur  dans une cave de son pavillon à Strasshof, dans la banlieue de Vienne, et dont elle a fini par s’échapper le 23 août 2006.Toujours entre le sanglot et le rictus, toujours entre la tendresse et de cynisme, avec un cœur gros comme ça, un goût féroce de la vie, Natascha Kampusch  se bat avec sa mémoire de petite enfant, ses souvenirs de petite fille malheureuse en famille, cherche l’affection du silence, ne retrouve le plus souvent qu’un exécrable  mécanisme d’habitudes. Où sont-elles passées ces années d’enfance, dans la détention, auprès d’un obsédé en mal d’affectivité. Rêve mortel au fond d’un trou de quelques mètres carré. Meurtre de l’âge tendre, le seul qu’on mijote collectivement. Fantasmes d’adolescence. Etreintes en bandes entre les gars de son âge. Ces égoïstes de la gamète, et les luronnes aux rires d’aspirine effervescentes. Zoom arrière sur les décombres de l’adolescence. C’est le cimetière de l’enfance et de l’adolescence. La vérité et son contraire, la justice et l’iniquité, la noblesse et la bassesse, tout lui est désormais aussi dénué de signification. Son ravisseur–Wolfgang Priklopil, un ancien ingénieur de chez Siemens– n’est pas le mal, car cela serait déjà prendre parti ; il se place au-delà dans une région atrocement monotone, indéfiniment brumeuse. Les seules lueurs qui parviennent de son passé, où vivre avait encore un sens. 

Au beau milieu d’une existence sans souci, quelque chose —un incident quelconque, un voisinage, une rencontre, le moindre coup de pouce du hasard —vient de mettre soudain dans une situation d’esprit où tout peut basculer d’un instant à l’autre. Si elle avait  gardé en elle une petite flamme, c’est pour l’aider à retarder le moment de l’anéantissement. Dés qu’elle s’éteint, il n’y a plus d’espoir.       

La fatalité qui enserre Natascha Kampusch  est du même ordre, tout aussi omniprésente. Elle n’a pourtant  rien de dramatique ni d’aigu ; le désespoir, dans ces textes, se glisse au travers d’un langage mesuré, soutenu, volontairement réaliste. Il n’est sûrement pas exaltant d’enquêter dans le monde entier sur les victimes de la justice universelle. Peut-être ces explications sont elles toutes vraies ou toutes fausses. Toujours est-il que ses récits rendent  le même sens, l’un avec discrétion, l’autre plus tragiquement : c’est le grand écho, assourdi et insistant, qui résonne dans un monde où les raisons d’exister se font de plus en plus ténues. Natascha Kampusch s’est échappée en août 2006. Priklopil, son ravisseur, s’est suicidé quelques heures plus tard en se jetant sous un train

FATHI CHARGUI 

3096  jours– autobiographie de Natascha Kampusch — 306 pages— J C Lattès —octobre 2010 

( 23 novembre, 2010 )

Mat échec

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Mat échec  Roman de Javier Pastor    

       La vie comme une partie d’échecs 

 Un itinéraire dur et méthodique à travers la psychose maniaco-dépressive, écrit au jour le jour. Tout au long de cette odyssée l’auteur explore les propres défaillances du cœur et de la raison, contraint à s’arrêter aux seuils « trous noirs » du souvenir d’une vie conjugale. Amputer de son futur et la tête pleine de « neige », cette femme de plus en plus étrangère à elle même tente en vain de se reconstruire. Avec cette brusquerie et cette sincérité de ceux qu’on nomme les « fous » d’aujourd’hui, de la vie moderne, le roman révèle que la « folie » n’est point de perdre la tête, mais de perdre son corps.  Il n’y a pas de psycho pathologies des ruptures et des divorces. Enfin, nous allons pouvoir déculpabiliser. Ce roman, ce tour d’horizon de la rupture, est suffisamment complet pour que chacun éclairé puisse s’y connaîtra. Rupture-amour, rupture-violence, divorce-raison, divorce-passion, pouvoir vivre de la séparation envers et contre tout et tous, la famille avant, la famille après, il y a tout ça dans cet ouvrage. Quand aux couples du divorce, ils sont étonnants, ils vivent leur blessure lucidement et courageusement. Ils veulent être des couples comme les autres. Ce roman a pour mérite de dédramatiser une situation qui, trop souvent, sert de prétexte à tous les échecs et à tous les problèmes que peuvent rencontrer les couples. Javier  Pastor nous invite à pénétrer dans le fabuleux et terrifiant cirque des tempêtes conjugales. Comment des crises orageuses dans le couple parviennent-  elles à mettre sens dessus dessous la sérénité d’un foyer et d’une famille, ce que vous apprendrez en plongeant dans ce roman effervescent de Javier Pastor,  un écrivain espagnol qui ne manque ni de talent ni d’imagination. Ce couple séparé chacun de son côté se réfugie dans le silence. Pour ne plus en sortir. Javier Pastor exprime une douleur indolente qui s’aiguise un peu plus à chaque moment de son roman. Derrière la douleur, la lenteur et la beauté de ses phrases percent les hurlements silencieux d’un amour perpétuellement perdu. Pris au piège de la vie, l’innocence d’un moment meurt toujours ainsi. Entre ciel et terre. Un plaisant ouvrage : les réflexions faites par chacune des deux parties du couple séparé révèlent un règlement de compte pur et dur, dans les règles de l’art. Mieux que de simples « morceaux choisis » de « Qui a peur de Virginia Wolf », d’Edward Albee,  une passion s’y développe, nourrie par la lucidité de l’analyse et la subjectivité du déchiffrage. Mais réunir en un seul homme ou femme, être, des sentiments épars et circonstanciels sert davantage le narcissisme de chacun que la curiosité du lecteur. Telle est la limite du genre. Le style Javier Pastor, c’est une façon supérieurement détachée, presque indifférente, de dire ce qu’il y a de plus profond : des rythmes rapides et légers, des mots de tous les jours, des images contemporaines, des métaphores caustiques décrivent une vie au quotidien ou tout semble masqué, intime, secret. Et puis, soudain, Pastor, sans museler les émotions de ses personnages, lâche admirablement les rênes d’une sensibilité attachée à la part ordinaire des choses. En une centaine de pages, Javier Pastor a réussi à se démultiplier. 

FATHI  CHARGUI 

  Mat Echec Roman de Javier Pastor —115 pages—Actes—sud—novembre 2010 

( 23 novembre, 2010 )

Le voyage à Timimoun

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Le voyage à Timimoun de Sylvie Brunel                

  Le démon de midi 

Entre le quotidien de la région parisienne et le gros ballot plein de passé, de souvenirs, de traditions, qu’elle a rapportés avec elle en Algérie, Sylvie Brunel, fraichement divorcée, crée une curieuse réalité où elle s’efforce cahin-caha de mener une vie propre. Les divorces tardifs sont les plus durs. C’est ce que souligne la géographe Sylvie Brunel dans son nouveau livre après son best-seller Manuel de guérilla à l’usage des femmes Regards de femmes, propos de mère, expérience d’enfance, Sylvie Brunel a fait de ces bribes d’expression un livre où le ton personnel est perçu, bien entendu, mais qui souffre quelque peu d’une narration extérieure , comme s’il fallait éviter de tomber dans cette intimité qu’on veut évoquer. Ce récit unanimiste tient plus du reportage fouillé sur un petit monde en porte à faux que du roman construit : c’est peut-être parce que l’explication y est  trop présente, au détriment du témoignage. Chez elle tout est  autobiographique ou presque, son personnage n’est pas sans rapport avec la célèbre géographe, qu’on ne savait pas romancière il y a quelques années. Mais peu importe. Si tout y est inventé, cela prouve un pouvoir de création et une sensibilité peu ordinaire ; si le fond est vrai, l’auteur fait preuve d’un courage, d’une dignité et d’une fidélité en tous  points admirables.  Sans doute faut-il apprendre à certains lecteurs sur quelle situation le roman repose. Dans ces années deux mille, Sylvie Brunel effectue un voyage en Algérie, un voyage salutaire après une séparation pure et dure. Après trente ans d’une vie conjugale, commune, familiale, pleine d’amour. Voici qu’elle se retrouve pour quelques jours, vieillie, changée, devenue l’un et l’autre des personnalités différentes— et fidèle, par-dessus les années, à son amour. Un voyage à Timimoun  qui lui fait ressurgir avec intensité des sentiments contradictoires, au fond d’elle-même, une lutte s’engage entre d’un côté sa part de femme meurtrie et de l’autre sa part de femme retrouvant la paix, une source de jouvence. C’est un très beau  roman, sensible, juste, vrai. Les stances de vie qu’il évoque, ce sont de ces moments insaisissables sans lesquelles la vie n’est pas viable, l’histoire d’une séparation dont seul l’âge demeure un point de rupture. Un de ces livres, si rares, qui redonnent confiance en la nature humaine. Son dernier roman, voyage à Timimoun, est d’abord l’exposé sans complaisance de tels conflits conjugaux, qu’on ne saurait mieux voir s’exprimer ailleurs que dans un journal intime, par exemple, on impose le compte-rendu d’une quelconque situation personnelle, sous prétexte qu’elle est commune à tout un chacun, plutôt que de parler de l’auteure, du divorce de Laura, d’une femme d’un certain âge pour une autre plus jeune. Marc, son mari, est parti refaire sa vie avec une jeunette. Comment qualifie t–on cette situation ? Sylvie Brunel se propose de décrire sa déception face au démon de midi, en Algérie en forme de fable. Elle se voit offrir l’occasion d’une véritable traversée du désert, non pas pour la beauté et le silence, des sables, des dunes ou de l’infini. Ce n’est ni  Lawrence d’Arabie, ni Le Clézio. Sans doute parce qu’étant géographe, Sylvie Brunel a déjà une certaine intimité avec le désert, elle  n’y cherche pas un lieu pur. Le désert de Sylvie Brunel est un lieu habité où les oasis sont des points de culture, et de rupture, au sens propre et figuré. A ce point, il vaut mieux laisser le lecteur faire la traversée avec Laura, ce personnage errant qui ne parvient pas  à trouver d’inculture chez les hommes. 

FATHI CHARGUI

Le voyage à Timimoun —Roman de Sylvie Brunel—296 pages— J C Lattès —octobre 2010  

( 23 novembre, 2010 )

Le symbole perdu

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Le Symbole perdu  de  Dan Brown

   Histoire  secrète 

Nom  de nom, ça du fantasme ! Du vrai, les gars, du vachement libéral ! Et quel souk ! Un bouquin littéralement mitraillé : taratata… Plus de cinq cents pages de soufflet de forge qui vous plaquent au sol comme une mouche. N’essayez pas de reprendre votre respiration : c’est débité à grandes rafales, à fond la caisse ? Dan Brown écrit des musiques d’aujourd’hui, section ultra-barjo, plein de théories, du complot et de secrets, décidément avec des codes et des clés à la façon de Da Vinci Code. Donc plein gaz ! Words, words, words ! 

Après les secrets du Vatican et de la pyramide du Louvre, Dan Brown nous dévoile la face cachée de Washington et les mystères du Capitole. Pour son troisième roman de sa trilogie, Le symbole perdu, Dan Brown a mis le paquet : pas possible de lire ce bouquin assis, ça  ficherait  le feu au strapontin. 

Qu’est-ce que le symbole perdu ? C’est à la fois le réel et l’imaginaire, 

La trame du « Symbole perdu » de Dan Brown se déroule sur une période de douze heures chrono à Washington, la capitale américaine, dans un monde de franc-maçonnerie. On assiste à une ordination franc-maçonne, on retrouve le héros de « Da Vinci Code », le symbologiste Robert Langdon, qui répond à la demande de son ami et ancien mentor Peter Solomon, directeur de la prestigieuse et toute puissante Smithsonian Institution, qui dirige une vingtaine de musées, de  remplacer un conférencier. Lorsqu’il arrive au Capitole pour cette invitation, il n’y a personne pour l’accueillir, sauf la main coupée de Peter Solomon pointée vers le plafond et ses fresques (intrigant !). La CIA, est immédiatement avertie. Robert Langdon est sommé de décrypter un secret aussi ancien qu’extraordinaire… qui, d’ailleurs, en intéresse plus d’un! D’où la convoitise des uns et des autres. Dans un autre endroit secret, Katherine Solomon, la sœur de Peter, spécialiste en noétique, se rend à son laboratoire où elle va rencontrer Mal’akh, celui par qui tout va arriver, surtout le pire…Commence alors une folle poursuite: Langdon et K. Solomon court après le secret; Inoue et Mal’akh , chacun de son côté, après Langdon et K. Solomon… 

Dan Brown en  a fait une espèce de boite de pandore gigogne: c’est en même temps le paradis du fantasme pour tous ceux qui rêvent de décryptage de secrets. Mais Le symbole perdu est aussi l’histoire de deux  pieds nickelés qui transposent Bouvard et Pécuchet dans l’enfer de Washington : deux inséparables qui courent derrière le déchiffrage des codes et des symboles, avant de devenir les Dupont Dupond de l’aventure dans les décors des aventuriers de l’arche perdu. On en chope le vertige… Et l’on essaie de suivre ces deux sbires au bout de leur odyssée, jusqu’à ce que le vieux sparadrap du destin les ait définitivement collés l’un à l’autre : avec Dan Brown, ce romancier qui n’est pas arrivé à se débarrasser de ses doubles, la littérature siamoise est née ! 

Bien sûr, il y a là-dedans du meilleur et du pire. Le symbole perdu représente sans doute l’écriture de maintenant. L’écriture intégrale, l’absence totale de censure, la prose dégoulinante. Tout y passe : des morceaux de personnages. Des bouts de paysages, des bribes de conversations, les accélérés et des ralentis, un kaléidoscope de scénarios débités à la tronçonneuse. Voilà l’univers des US states saisi par une folie qui rappelle les naufrages des boats people. Et à toute allure : la phrase de Brown s’élime aux comptoirs de la dérive comme une parka de routard… 

Mais si ce roman reprend le même esprit que celui de Da Vinci Code, il est aussi autre chose. À première vue, on pourrait prendre le symbologiste Robert Langdon, qui répond à la demande de son auteur pour un de ces martyrs dont le bagage s’arrête à Washington. Et bien non ! Derrière les grimaces de l’auteur, il y a un type tout à fait select: Dan Brown est à la littérature baba cool ce que le golfe décapotable est au fourgon Volkswagen. Voilà le paradoxe : apparemment débraillé, le symbole perdu cache un auteur hypercultivé. Cela fait le charme de ce roman, car la culture sort ici des bibliothèques ennuyeuses pour vadrouiller dans la réalité d’aujourd’hui. Voilà donc notre imaginaire confronté aux vraies images d’aujourd’hui. Et s’il y a violence des images dans le symbole perdu, c’est tout simplement que Dan Brown a le sens de l’observation. Mais il a surtout le sens de l’humour : Son Amérique à lui, énigmatique, est une belle satire de nos fausses  libérations. 

FATHI CHARGUI 

Le Symbole perdu (édition illustrée)  Roman de Dan Brown—521 pages— J C Lattès —novembre 2010

( 23 novembre, 2010 )

Le mécano du vendredi

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Le mécano du vendredi  de Fellag 

   Un pur moment de gaieté 

Les gens qui sont payés pour prendre  la littérature au sérieux– professeurs, chercheurs, critiques, officiels en tous genre — s’imaginent la plupart du temps que leur mission est de travailler gravement de sujets graves : d’où leur désarroi lorsqu’ils sont confrontés à des écrivains dont l’humour est un trait indissociable. Comment les aborder ? Dans la plupart des cas, consciemment ou non, ils évitent le contact. Des comptages sommaires montrent ainsi qu’il se fait moins de références et de commentaires à Rabelais qu’à Montaigne, à  Molière qu’à Racine, à Voltaire qu’à Rousseau. Le comique, la drôlerie, la bouffonnerie, la farce, on ne peut éviter de les traiter quand il s’agit d’auteurs aussi considérables ; mais on le fait vite, en passant, parfois, comme s’il s’agissait d’une tare. Si l’on retire ses cocasseries, souligne-t-on, le message de Rabelais est important ; Molière est profond sous son aspect plaisant ; Voltaire camoufle par des facéties  une sage philosophie… Il ne  fait pas bon être un humoriste dans notre paysage littéraire. Et s’il fallait sauter sur toutes les bonnes occasions pour réhabiliter, sous les dehors du comique, les vertus de la morale et du plaisir ? Rien de moins gai que la situation des humoristes qui s’imagine doué pour la bonne humeur. Ravalés au rang de chansonniers, ils tombent dans la gauloiserie vulgaire. Si, d’aventure, ils s’engagent  en littérature, plus personne ne les prend au sérieux. Boudard s’en moque. Fallet compte ses tirages. Quant à Lanzmann, en bon humoriste qui se respecte, il s’attriste. Ajar excepté, Klotz-Cauvin oublié, Albert Cohen renvoyé à l’exégèse lyrique et Marcel Pagnol au musée de la Préhistoire littéraire, on voit bien que l’humour à mauvaise presse. De quoi décourager quelques vocations et insuffler à toute la production la sinistrose. Même si quelques mauvais esprits se sont ingéniés à donner dans la satire espiègle, à réécrire la légende des siècles façon  Poirot Delpech, a esquisser une Comédie Française selon Orsenna ou à se gausser des pays sages comme Pividal, l’humour devient une denrée rare qu’il convient de saluer comme telle.  Ainsi lorsqu’un Marc Hillel, brode sur un canevas digne de Woody Allen et de Mel Brooks  une histoire burlesque à souhait, on fonce dessus sans crier gare. Le mécano du vendredi de Fellag, illustré par Jacques Ferrandez, est de cette trempe. Il raconte l’histoire d’un jeune Algérien jeté dans les méandres de la mécanique souffre le martyr. Au travers cette fable, on retrouve l’humour caustique de Fellag. C’est d’abord le saut d’obstacles que parcourt notre héros malgré lui, avec un étrange mélange de roueries innocentes et de franche naïveté. C’est aussi et surtout le vrai humour remis au goût du jour avec une vieille habileté. Fellag réussit un véritable tour de force. Avec son inénarrable humour  qui vaut tous les  prestidigitateurs  des mots. Évidemment ? diront les malins, tout cela ne nous élève pas vers de hautes  sphères spirituelles et quelques bonnes vieilles ficelles retrouvent ici, leur place aux côtés des bons sentiments d’usage, puisque tout cela finira par un rire aux larmes. Au moins, ce livre bien mené  nous fait-il  passer un moment de gaieté. N’est-ce pas là une aubaine ?

 FATHI CHARGUI 

Le mécano du vendredi — Fellag  et  Jacques Ferrandez —187 pages — J C Lattès — octobre 2010 

( 23 novembre, 2010 )

Ils sont devenus français

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Ils sont devenus français   

  Terre d’accueil

 Y a-t-il actuellement  un  pays au monde où l’on s’intéresse au passé et aux origines plus qu’on ne le fait en France ? Les livres et les revues d’histoire prolifèrent plus que jamais : les antiquaires et les brocanteurs trouvent acheteur pour n’importe quoi portant des traces d’âge ; la vie publique est faite, en grande partie, de référence à des précédents historiques ; les associations des généalogistes prennent un développement inouï. La question qui sommes—nous ? Importe peu, et où allons-nous ? Ne provoque pas un intérêt délirant : c’est d’ où venons– nous ? Qui passionne. On n’en tirera pas ici des conclusions philosophiques, politiques ou sociologiques. Mais le fait est indéniable. Il faut cependant remarquer que ce passé si populaire n’est pas toujours appréhendé avec justesse. En tant qu’argument dans un débat, il peut être mis à toutes les sauces ; comme objet d’intérêt, il prend souvent la forme d’une fiction, roman ou film, on d’une biographie hâtivement concoctée. L’apparence  satisfait plus vite, et à meilleur compte, que la réalité. Dans les catégories citées plus haut, seuls les généalogistes ne peuvent se satisfaire d’impressions  ou d’opinions : il leur faut des faits, des documents, des preuves. Ils ne s’appuient sur la vraisemblance que lorsque des indices très nets, en quantité suffisante, pointent tous dans la même direction. La marge d’erreur est donc très faible dans leurs travaux. Espagnol, russe, ukrainien, italien etc. en une génération d’immigrés sont devenus la France. Deux journalistes du Nouvel Observateur remontent le fil du temps et explorent les archives pour nous offrir une liste d’artistes, d’écrivains, d’hommes de cultures, devenues français. Savez-vous que Gainsbourg, Chagall, Montand, Brassaï, Kessel, Coluche, Ernest, Cavanna, Cardin, Zitrone, Jonasz, Verneuil, Vartan, Charpak, Roman Gary, Mime Marceau, Drucker, Zola, Sarkozy,  mais aussi Badinter, Apollinaire, Stravinsky, de Staël, ou Aznavour : chacun dans sa spécialité, chacun sa spécificité, ils sont devenus français eux-mêmes ou leurs parents… Le public l’ignore souvent. Leurs enfants ne l’ont jamais su. Les archives françaises ont gardé une empreinte indélébile, dans des chemises jaunies par le temps, dans des milliers de boîtes d’archives, sur plusieurs kilomètres de rayonnages…C’est une longue enquête de détective que se sont livrées les journalistes du Nouvel Observateur Doan Bui et Isabelle Monnin. «Nous sommes parties avec quelques noms d’artistes ou de célébrités en tête. Une fois les dossiers dénichés, tout était là : les demandes des familles, les recommandations, les enquêtes administratives ou de bonnes mœurs», raconte Doan Bui. Un dossier passionnant. C’est au même temps l’histoire des hommes issus de milieu différent, de pays aux régimes politiques diamétralement opposés, racontée dans toute  leur intimité mais c’est aussi l’histoire d’un peuple au travers des faits de société  et des grands événements. Belle leçon de brassage et de métissage en terre d’accueil, à en retenir les principes pour les générations futures. 

 FATHI CHARGUI  

 Ils sont devenus français de Doan Bui  et d’ Isabelle  Monnin — 298 pages— J C Lattès —novembre 2010    

( 6 novembre, 2010 )

Des fleurs pour Zoë

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Des fleurs pour Zoë  Roman de Antonia Kerr                              Le désir  pour simple bagage 

La sexualité d’aujourd’hui, n’est bien sûr, plus ce qu’elle était. Tout ce que l’on peut savoir sur le sexe contemporain ne ressemble guère aux mœurs sexuelles de nos ancêtres, les Français. Freud, Kinsey, Master et Johnson ou Meignant n’éclairent naturellement les cavalcades amoureuses de la Renaissance ou les flambeaux d’amour du siècle dernier. Le présent des badineries et des polissonneries de cœur n’est pas une simple répétition du passé. Loin de là. Pour reconstituer cette histoire des sexes en Occident,  Jean Louis Flandrin  remonte les siècles à tâtons en s’appuyant sur la littérature, le langage, la théologie, le droit, la morale… Il en surgit l’ébauche troublante d’une histoire du sexe, étrangement dépendante et prisonnière de comportements ancestraux. L’amour, d’abord… Qu’était-il pour nos ancêtres ? Pour le savoir, l’historien fait tout bonnement l’inventaire des titres d’ouvrages, cet  outillage mental de  notre société. Au XVIe siècle les titres sont d’une fabuleuse prolixité, au point de constituer de vraies tables de matière. Mais quatre siècles plus tard, ils se sont réduits, se transformant en véritables « coups de poings ». Et si certains mots sont tombés en désuétude, d’autres sont nés, le recouvrant de nouvelles mœurs érotiques. 

Un seul mot échappa à cette évolution. C’est le mot « amour ». Sa fréquence d’emploi est, durant cinq siècles, d’une surprenante constance. Non seulement les occidentaux ne s’en lassent pas, l’employant en religion, en philosophie, en morale, en littérature, mais ce mot gagne toujours du terrain. Aujourd’hui il a ainsi fait son entrée dans la médecine et dans l’Histoire. En fait, l’amour à la Renaissance ne ressemble point au sentiment contemporain. Le XVIe siècle est en proie à une véritable dichotomie amoureuse : le platonique d’une part, et le charnel d’autre part. Les moralistes de tous poils– ecclésiastiques et laïcs— condamnent énergiquement toute passion amoureuse. Ainsi le mari « transporté d’un amour démesuré » qui « cogne » ardemment sur sa femme pour « contenter » sa volupté « commet une faute. « L’amour trop ardent de sa femme » étant alors jugé adultère : Et le XXe siècle, enfourchant la monture freudienne et Lacanienne suscite mille nuances entre le désir et l’acte d’aimer. 

Des fleurs pour zoë, ce roman qui donne du piquant à la vie d’un sexagénaire en manque d’amour est en soi une interrogation : le sexe en Occident serait-il vraiment le moteur de la vie ? Comment refuser une telle dictature de l’irrationnel (une libido débridé)masqué derrière une apparente raison ? D’où parler désormais ? De quoi parler ? À qui parler ? Comment construire un érotisme et une philosophie qui disent l’égalité des sexes ? Il faut ébaucher une mutation de la pensée, afin que cesse l’opprobre jetée sur la moitié féminine de l’humanité. Car en avoir ras le-bonbon de la misogynie, c’est créer de toutes pièces un monde qui ne le soit plus. Un lieu où la part féminine de l’Éros et de la Sophia soit accepté et reconnue dans son éventuelle différence. Il n’est pas interdit d’en rêver. Plus qu’une critique de l’univers au masculin, l’ouvrage d’Antonia Kerr est une invitation à secréter un espace érotique et philosophique au féminin. Bravo pour un premier roman ! Une plume qui promet ! FATHI CHARGUI 

Des fleurs pour Zoë —Roman de Antonia Kerr—151 pages—Gallimard—septembre 2010 

( 6 novembre, 2010 )

Corpus delicti Le procès

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Corpus delicti     Le procès   Roman de Juli Zeh                              Le meilleur  des  mondes L’art pur, dégagé de tout d’ordre de consommation courante et non assujettie à une date limite de fraîcheur, est le seul objectif déraisonnable. La perception du monde est à reconsidérer, tout comme les courants de la pensée avec ses apories et ses portes dérobées. Une clé d’or : la littérature, zone  libre où tout est à réinventer parce qu’il n’y a plus rien à perdre. Les « fin—de—siècle » ont lu tous les livres et ne croient plus en définitive qu’au salut par l’écriture. Tout dire.  Après le romantisme qui a perverti le cœur et l’âme, après le naturalisme qui a dénaturé la vie au nom d’une « vérité » bien suspecte — et « la Nature » a fait son temps proclame Gourmont– que restait-il ? Eh bien l’intellect, le cerveau, des lieux de possession inaltérables, royaumes où l’écrivain n’a de comptes à rendre à personne. On ne perd plus son temps à se chercher des légitimités politiques ou des parrainages de circonstances. Il s’agit avant tout de créer, d’élaborer, avec superbe et arrogance, une esthétique purement artificielle en fuyant comme la peste les mots de la tribu. Le symbole devient alors un signe non frelaté, l’idée essentielle. C’est ainsi que le définit Entragues, l’homme des de lettres de Sixtine. Dans ce rêve du rien que l’on comble avec du trop-plein, c’est le style qui place l’élite sur orbite. Le symboliste qui n’a pas le sentiment d’appartenir à une école mais à une confrérie mystique fera donc de son art un absolu. Dandy du désespoir, il est animé d’une véritable fringale lexicale, d’une débauche du vocabulaire. A l’instar d’Aldous Huxley, Juli Zeh n’aura-t-elle dépeint dans son roman Corpus delicti une société  futuriste où les hommes vivent sous le regard constant de l’œil de Moscou. Où tout est régi par La Méthode, sous l’ordre du Big Brother. Comme le romancier Aldous Huxley, si elle possède un indéniable sens artistique, ne peut s’empêcher de décortiquer les hommes et leurs actions, et jusqu’à leurs pensées. Son scalpel taille dans le vif. On ne distingue pas toujours le regard de l’opérateur : pénétrant, certes. Compatissant ? Ce n’est pas toujours évident. Ironique, sûrement. Les êtres humains sont pour elle des lézards auxquelles on a greffé un semblant de raisonnement, mais qui réagissent mécaniquement à toutes les stimulations induites. 

C’est bien amusant de les voir gigoter dans les années 2057, ces vibrions inefficaces. Juli Zeh fait faire à ses personnages trois petits tours de scène, après quoi elle les  jette dans un coin, incapable d’inventer, par eux-mêmes un nouveau comportement. A l’instar d’Aldous Huxley, elle possède le talent de faire apparaître en pleine lumière des lois insoupçonnées, de provoquer son lecteur et de lui donner simultanément l’impression d’être prodigieusement intelligent. Il lui arrive, d’ailleurs, de se prendre à son propre jeu. Corpus delicti  est un peu Le meilleur des mondes d’Huxley , un roman qui représentait la première des anticipations où une stricte projection de tendance et de mouvement contemporains montrant un avenir de l’atroce noirceur. Cette contre utopie donc, la vraisemblance est nettement plus forte aujourd’hui qu’il y a  quasiment un siècle.  C’est l’exploration de la liberté par son héros qui forme le thème du livre, La Méthode. Expertement structuré par une désarticulation temporelle marquant les étapes de l’homme vers un but, enfin. L’expérimentatrice a vu dans son microscope quelque chose d’inexplicable, et elle se mue en philosophe. La cruauté du roman de Juli Zeh s’est transformée en message d’espoir : espoir qu’elle va chercher dans une sorte de syncrétisme hollywoodien. Son angoisse devant l’évolution du monde. Un talent éclatant, un humour irrésistible, le regard d’une écrivaine le plus clairvoyant qui soit  au service d’une réflexion amusée. Misanthropie qui s’exerce à l’égard de tout le genre humain. 

FATHI CHARGUI 

Corpus delicti  Le procès  Roman  de Juli Zeh  —238 pages—Actes—sud—2010 

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