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( 29 octobre, 2010 )

L’été de la vie

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L’été de la vie

 Les Mémoires d’outre-tombe  C’est le troisième volet de l’autobiographie fictive de J M Coetzee. Après les années d’enfance et de jeunesse, J M Coetzee se retrouve en 1972 face à lui-même dans la maturité, «L’été de la vie » – « Summertime », titre original, en est sa vie d’homme. La mémoire en prend à son aise. Elle se prélasse, fait  jouer ses muscles comme un gros chat ensommeillé. Le passé convoque le vague à l’âme, l’anecdote  parfumé, des épaves de rêves, des fragments de petits bonheurs, des échos de l’automne de la vie. J M Coetzee les croque avec béatitude, les récolte avec une tendre minutie. Les babioles d’un instant deviennent les tourments d’une vie. L’auteur plaide une nouvelle fois coupable devant le tribunal de la nostalgie. Pas à pas, l’ami John-Maxwell Coetzee traque les indices. Rassembler les miettes d’un petit bonheur, les vieux chagrins, les folles escapades, tout cela l’enchante. Avec délectation, l’auteur égrène les noms de femmes et d’hommes, des mots lestés de légendes, qui prennent l’allure de cathédrales. Autant de chefs-lieux, de stances de vie qui  sont les sésames du passé, les chaperons fidèles d’un Jean-Marie Coetzee badigeonné  d’humeurs, d’humour, et de teintes épiques.  Rien ne sera tabou, l’humour se pratique comme un coup de poing dans la gueule. Fidèle à lui-même, optimiste désespéré, l’auteur garde le moral, voue aux gémonies les déserteurs et bâtit de nouveaux châteaux sur morasses. Il sera terrible. Avec John-Maxwell Coetzee, les mots se hissent toujours à la hauteur de l’émotion. En leur compagnie le pain perdu devient brioche et le vin du pays sur la toile cirée ravive le fragile écho des vieilles années. Toute une vie est un long processus de décomposition, tout livre est une tentative pour échapper aux décombres. La réussite et la déconvenue ne sont que des faits esthétiques. Un seul compte l’instant qui révèle la splendeur. J M Coetzee  n’accepte jamais d’appartenir à ce temps écartelé ou il ne voit ni progrès, ni maturation, ni évolution. Mais une dépossession. La conscience de la durée est contemporaine de la défaite. L’échec (imaginé) de l’auteur s’accomplit lorsqu’il comprend qu’il ne peut répéter le passé. Tout comme cette incapacité à unir réalité et subjectivité. Entre les mots serrés comme des gouttes de pluie, transparaît l’innocence maléfique d’une génération perdue. Dialogues en porte-à-faux, raccourcis maladroits, ton délibérément plat, vocabulaire parcimonieux, découpage cinématographique… On sort de ce livre comme on n’y est entré, un peu plus pâle peut-être. Avec le sentiment d’avoir frôlé l’essentiel. Une impossible chaleur dessine sur notre visage un sourire malhabile. À  peine sous l’oeil une veine bat-elle un peu plus fort. Oui, décidément il y a quelque chose d’envoûtant au royaume de John-Maxwell Coetzee. Ici, l’auteur parvient à  ressusciter la vie étonnante, pleine de rebondissements de celui qui, pour les lecteurs, reste le prix Nobel le plus discret dans sa vie d’écrivain. Cette « anti-autobiographie » réinventée se base néanmoins sur  sa vie et son oeuvre. Le grand mérite de ses « mémoires » d’outre-tombe est de rendre la vie de l’écrivain aussi palpitante qu’un roman d’aventures. L’anti–héros, délabré comme les murs de sa demeure, est ridicule, et maladroit dans tout ce qu’il entreprend. Loin des trivialités indispensables à l’exercice de son peu de génie, transparaît, et ce n’est pas le moindre mérite du livre, rendu extrêmement sensible par la traduction soignée de Catherine Lauga Du Plessis, le vrai–faux visage de l’auteur. Un être entier, attentif, bien décidé à devenir un anti– héros, soudain plus proche de nous que dans le spleen distant de ses romans. Né pour la grandeur, J M Coetzee a vécu sa vie comme on gère une éternité, conscient de ses devoirs envers ses contemporains autant qu’envers l’Histoire. Une vie qu’il savait devoir être courte et dont il a fait un sacerdoce, mêlant subtilement abnégation et épicurisme. On ne pourra plus  parler de l’Afrique du Sud sans évoquer le nom de John-Maxwell  Coetzee. Et cela au moins pour deux raisons. D’abord, face à la politique, il est  plus distant que les autres écrivains africains blancs contemporains. Et puis, il est la figure de proue qui tranche avec ses confrères : Nadine Gordimer, Breyten Breytenbach ou André Brink. Mais il fait aussi débattre ses personnages de son attitude vis-à-vis du système d’apartheid, de la politique en général Avec ce troisième volet ‘L’été de la vie », L’auteur en a tiré un roman pré–posthume. Quand on sait ce que l’auteur avait vécu en Afrique du sud  face aux commentaires des uns et des autres, traité d’apolitique voire d’antipolitique, on peut se demander comment la parole de l’auteur a pu franchir tous ces barrages, fussent-ils ceux de l’incompréhension. La réponse est peut-être simple : ses livres ont la dimension et la verve épique du sol africain. Cela, rien ne peut le retenir ! C’est tout un continent, ses déserts et ses fleuves gigantesques, ses espaces géants et ses mythes fabuleux qui soufflent dans ces pages. Par-delà tous les aspects, « L’été de la vie » est un roman total qui survole de très haut les avatars de notre histoire. C’est peut-être pour cela, d’ailleurs que la voix de  l’auteur prend un tel poids lorsqu’elle condamne cette même histoire.

 FATHI CHARGUI

 L’été de la vie—Roman de J M Coetzee—Seuil—316 pages—août 2010 

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