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( 21 octobre, 2010 )

Où j’ai laissé mon âme

untitled.bmpOù j’ai laissé mon âme   Roman de Jérôme Ferrari                               Par delà le bien et le mal 

L’enfer comme pas mal d’autres choses est aujourd’hui fortement déprécié, au point que ses actions ne sont même plus cotées en Bourse. De fait, l’enfer sélect de jadis est devenu un grand bazar populaire ; une sorte de souk où l’on trouve de tout, et je ne sais pas si vous savez, mais le souk, tout le monde adore cela. Ainsi, une des choses du monde les plus difficiles à obtenir aujourd’hui, c’est le frisson. Les petits satanistes du siècle dernier sont au chômage, le château du divin Marquis tombe en ruine, les femmes damnées pour survivre se sont  reconverties dans la planche à voile ; quant aux autres, ayant jeté une fois pour toutes leur corset aux orties, elles sont allées  bronzer au club. En un mot l’enfer n’assure plus  grand-chose à ses pensionnaires les plus représentatives. Cependant, la seule chose qui demeure quelque peu inquiétante est cette allégation jetée, il y a peu, par un petit plaisantin comme quoi l’enfer ne serait pas autre chose que les autres. On veut bien que Satan devienne un copain, on veut bien, même, d’un enfer pavé de bonnes intentions, qu’on se propose d’ailleurs de visiter en tour operator avec une meute de Japonais-clic clac.  Mais on veut ses aises, sa cabine à soi. Si bien que le titre du nouveau roman de Jérôme Ferrari, « Où j’ai laissé mon âme », nous inquiète quelque peu, non tant cet  enfer qui n’a plus grand mystère, que pour la compagnie qu’on  nous y promet,mais… Malgré le titre de son roman, il a su trouver en ces temps de promiscuité un endroit bien à lui, diaboliquement particulier et où le nom de Satan n’est pas encore devenu une marque de cosmétique. Ce n’est pas le corps aux fournaises populaires qu’il  apprécie l’enfer. L’enfer, lui, il le déguste « on the rocks », à petites gorgées, au fond d’une  geôle. Quel endroit plus insolite pour reconstituer l’enfer en voie de disparition que ce lieu qui a vu se noyer dans les oubliettes, bien des repentis. La compagnie à laquelle l’auteur nous convie est extrêmement restreinte. Le petit jeu de l’enfer, ici, on le joue à deux au coin d’une guerre coloniale, la guerre de libération de l’Algérie. Deux militaires français, André Degorce et Horace Andreani, deux tortionnaires, anciennes victimes de la guerre d’Indochine, devenues en Algérie des bourreaux: d’un côté, Andreani assume sa barbarie avec  une ténacité bien ancrée, qui est à la recherche d’une  ombre, de l’autre, Degorce, dépossédé de lui-même, ne trouve son salut qu’auprès de Tahar, un commandant, un messie  emprisonné. La cellule est devenue le confessionnal de militaires repentis. Le lieu de purification. Dans ce décor planté en pleine guerre d’Algérie. Une question s’impose : la conscience ? La mémoire secoue les consciences et l’âme est troublée : Par-delà le bien et le mal. À raison ou à tord, deux amis se jettent la pierre l’un à l’autre. D’où le titre « où j’ai laissé âme ». Cette centaine de pages font pâlir les tabellions, besogneux que nous sommes. La thèse de Jérôme Ferrari ? À peu près cela : si l’on regarde la cargaison de croyances de notre planète, depuis les igloos esquimaux jusqu’aux huttes africaines, si l’on analyse l’incroyable bric-à-brac des rites et des mythes à travers le monde, on s’aperçoit que tout cela se ressemble étrangement. Que tout cela plonge dans la même expérience du sacré et qu’un totem de bambou, au fond, c’est la même chose qu’un chapelet de Chartreux. Bref, dit Ferrari, l’arbre des religions n’a qu’une  racine : mille panoplies et une poignée d’archétypes noués à la même transcendance. Comme si on tournait en rond, comme si l’histoire n’existait pas, tout mythe implique l’éternel retour. Cela, bien sûr, nous amène  à être nostalgiques d’un éden trop joliment archaïque. On voit bien, en effet, ce qu’un lecteur de Lévi-Strauss peut lui rétorquer : d’avoir esquivé ce qui fait la spécificité de toute ethnie, à savoir son droit à la différence. Cela dit, il reste au moins une chose : Ferrari nous aura appris à réinjecter une formidable dose de justice  dans nos univers laqués. Il est notre chaman. 

Alors, restons-y, avec ce bref récit qu’est « où j’ai laissé mon âme ». Tout à fait étrange ! Il ne lui en fallait pas plus pour battre le fer de ce scherzo où il a glissé son plus vieux rêve : arrêter les horloges, arrêter l’histoire, cette méduse qui  nous bouffe, et l’embroché toute crue sur les hallebardes de l’éternité. L’histoire de ce roman me fait rappeler un scénario de Mircea Eliade, écrivain roumain : un soir de Pâques, en guise de bénédiction, un septuagénaire reçoit un coup de foudre à dépecer un éléphant. On est bien sûr désolé pour lui, et on l’imagine plus  calcinée qu’un vieux croûton… Eh bien non ! Car la décharge lui a tellement rempli les accus qu’il devient un surhomme, carrément. Tel le fleuve Alphée qui remonte à sa source, notre homme commence à rajeunir, et puis il y a cette mémoire de plus en plus gigantesque ! Rien ne lui résiste plus, et le voilà qui marche par-dessus le temps, arrogant et splendide, du haut de ses échasses de génie hyper-mnésique. Un rien mégalo,  Jérôme Ferrari est ce serrurier qui ouvre d’un coup de pouce le vieux  caisson de l’univers, et qui s’en amuse comme d’un coffre à joujou. Au passage, il nous gratifie d’une fable saisissante à plus d’un titre, de cette sagesse de patriarche qui affleure au long de ce roman. Entre deux amitiés, toujours la même hantise rè–ensemencer l’humain dans les sédiments silencieux du cosmos. Dans ce roman cette quête est une véritable passion, une manière d’eldorado. Il arrive que cela se communique.   

FATHI CHARGUI

 Où j’ai laissé mon âme  Roman de Jérôme Ferrari –154 pages— Actes sud— août 2010  

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