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( 15 octobre, 2010 )

France 80

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France 80 Roman de Gaëlle Bantegnite 

Pour un critique littéraire, l’année se terminant le 30 juin… et recommence le 1er juillet. Plaisanterie ? Non, réalité. À peine a-t-on enregistré les dernières parutions de l’été qu’il faut se préparer à fouiner parmi les quelque 700 romans de la rentrée. Sur la muscadine route des vacances, il s’agit, pauvres valises, de trouver une place pour ces dizaines de kilos d’épreuves que la bonne conscience professionnelle impose de trimbaler contre vents et marées. Ainsi va la vie littéraire : une rentrée chasse l’autre, sans répit, mais qui s’en plaindrait ? La littérature sort forcément gagnante de cette incessante ronde de titres où le meilleur côtoie le pire. 

Dans les annales des rentrées, septembre 2010 sera sans doute à marquer d’une croix blanche. Après des mois et des mois qu’on a dits de marasme économique et de malaise éditorial, les libraires vont devoir emmagasiner plus de 700 romans français. L’inflation, quoi ! Si l’on sait qu’une fois les prix littéraires d’automne décernés, moins de vingt d’entre eux auront grassement vécu, on est en droit de s’interroger sur le masochisme prononcé de certains éditeurs… 

A ceux qui veulent écrire des romans contemporains, c’est-à-dire en prise directe avec leur époque, comme la très belle, parce que mesurée et précise, France 80, donc à ceux qui rêvent de modernité et de nostalgie d’une époque révolue, l’une engendrant nécessairement l’autre, je conseillerai ce roman où ils trouveront s’ils ne mettent eux-mêmes la plume dehors, de quoi malgré tout l’alimenter. 

Et bien, Gaëlle Bantegnie, avec France 80, marche allègrement sur ses brisées, et il  ne serait guère étonnant qu’elle accouche d’un roman enlevé, drôle et up to date. En tout cas, ce roman a le mérite énorme de fixer la France entre quatre yeux et de fournir par conséquent des dizaines de points de départs aux apprentis conteurs qui ferant de la sorte, pour les plus pusillanimes, l’économie d’une existence  à la Bukowski. 

 « Le Paris que vous aimâtes n’est pas celui que nous aimons et nous nous dirigeons sans hâte vers celui que nous oublierons » 

Raymond Queneau, homme des villes, chantait ainsi, il y a dans ces quatre vers à la fois une affirmation de modernité et la constatation que le moderne devient vite le passé ; si vite que l’amour vif que l’on porte à une ville devient en peu d’années un sentiment nostalgique pour ce qui a disparu. Les amoureux de Paris brûlent généralement toutes leurs cartouches en quelques années : ils vivent leur époque avec tant d’intensité qu’ils ne supportent pas d’en voir disparaître les témoins, serait-ce le moindre bistrot, la forme et la couleur des tickets  d’autobus, l’odeur caractéristique de tel coin de rue… Dans cet amour d’une ville se manifeste un singulier sentiment historique. Parce que le cadre est ancien, on croit qu’il est immuable ; chaque destruction, chaque modification semble ainsi rompre irrévocablement avec une tradition millénaire. Ces modifications peuvent concerner les objets, les bâtiments, et même les hommes. C’est dit avec ferveur  dans France 80; mais voit-on comment la sensibilité personnelle s’identifie, dans le cours d’une phrase, à la vérité historique ! Il s’agit bien celle qu’incidemment de l’histoire de Rezé-les-Nantes : le vrai sujet est l’histoire de Claire Berthelot. 

Avec les moissons de la rentrée, nous arrive une nouvelle chanson de geste signée Gaëlle Bangnite, premier roman. Il s’agit d’une tranche de vie des années 80 doublée d’une vaste allégorie où s’affrontent tous les gestes, les comportements, les attitudes, les manies de la vie moderne : celle des splendeurs de la tradition, celle des dures réalités de l’époque, celle de la nostalgie et celle du passé…Une sorte de flash-back d’un univers en crise. Mais il y a aussi tout le souffle épique et tellurique auquel l’auteur  de France 80 a mis dans ce premier roman. Gaëlle Bantegnie  n’est pas seulement le troubadour cher au cœur des adolescentes, c’est tout simplement une écrivaine qui promet. 

 FATHI CHARGUI 

France 80 Roman de Gaëlle Bantegnie—220 pages—Gallimard —2010   

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