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( 31 octobre, 2010 )

L’odeur des pommes

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L’odeur des pommes  Roman de Mark Behr 

                     Regard  sur  l’apartheid 

Au travers le regard,  la sensibilité, et  l’innocence d’un petit garçon de dix ans, on observe les horreurs quotidiennes de l’apartheid. L’innommable est ici battu en brèche. L’histoire est revue et corrigé.  Mark Behr interroge une famille mais aussi un peuple, une société en pleine prise de conscience. Tout y passé, le présent, mais aussi le futur immédiat.  « L’odeur des pommes » décrit l’enfance de ce petit garçon blanc dans l’Afrique du Sud de 1970 : Marnus est issu d’une famille de colons qui avait quitté la Tanzanie après la nationalisation des terres par les socialistes pour s’installer dans une ferme, en Afrique du sud. La mère a arrête sa carrière de Diva pour convoler en juste noce avec un général chilien. L’arrivée de cet homme politique sous le toit de cette famille va bouleverser un ordre établi depuis des siècles, où les petits garçons « coloured » sont des domestiques fidèles à leurs maîtres, et où la bourgeoisie coule des jours heureux.  Avec une naïveté déconcertante, Mark Behr décrit sans retenu la vision de ce monde par le bout de la lorgnette de Ce petit garçon. Us et mœurs acquis après  de longues traditions où l’on séparait les noirs des blancs, les riches des pauvres, les hommes selon la couleur de leur peau. En peu de temps, Marnus  adolescent, conscient de ce règime d’apartheid pur et dur, est vite ébranlé par l’accident de l’enfant de sa gouvernante noire, brulé vif au troisième degré dans un train. C’est la prise de conscience. Il s’interroge alors sur les repères de ce monde régis par des règles immorales et asociales. Un régime qui fait fi des droits de l’homme et du citoyen. 

FATHI CHARGUI

L’odeur des pommes  Roman de Mark Behr—220 pages—  Editions J-CLattès—Mars 2010 

( 29 octobre, 2010 )

L’été de la vie

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L’été de la vie

 Les Mémoires d’outre-tombe  C’est le troisième volet de l’autobiographie fictive de J M Coetzee. Après les années d’enfance et de jeunesse, J M Coetzee se retrouve en 1972 face à lui-même dans la maturité, «L’été de la vie » – « Summertime », titre original, en est sa vie d’homme. La mémoire en prend à son aise. Elle se prélasse, fait  jouer ses muscles comme un gros chat ensommeillé. Le passé convoque le vague à l’âme, l’anecdote  parfumé, des épaves de rêves, des fragments de petits bonheurs, des échos de l’automne de la vie. J M Coetzee les croque avec béatitude, les récolte avec une tendre minutie. Les babioles d’un instant deviennent les tourments d’une vie. L’auteur plaide une nouvelle fois coupable devant le tribunal de la nostalgie. Pas à pas, l’ami John-Maxwell Coetzee traque les indices. Rassembler les miettes d’un petit bonheur, les vieux chagrins, les folles escapades, tout cela l’enchante. Avec délectation, l’auteur égrène les noms de femmes et d’hommes, des mots lestés de légendes, qui prennent l’allure de cathédrales. Autant de chefs-lieux, de stances de vie qui  sont les sésames du passé, les chaperons fidèles d’un Jean-Marie Coetzee badigeonné  d’humeurs, d’humour, et de teintes épiques.  Rien ne sera tabou, l’humour se pratique comme un coup de poing dans la gueule. Fidèle à lui-même, optimiste désespéré, l’auteur garde le moral, voue aux gémonies les déserteurs et bâtit de nouveaux châteaux sur morasses. Il sera terrible. Avec John-Maxwell Coetzee, les mots se hissent toujours à la hauteur de l’émotion. En leur compagnie le pain perdu devient brioche et le vin du pays sur la toile cirée ravive le fragile écho des vieilles années. Toute une vie est un long processus de décomposition, tout livre est une tentative pour échapper aux décombres. La réussite et la déconvenue ne sont que des faits esthétiques. Un seul compte l’instant qui révèle la splendeur. J M Coetzee  n’accepte jamais d’appartenir à ce temps écartelé ou il ne voit ni progrès, ni maturation, ni évolution. Mais une dépossession. La conscience de la durée est contemporaine de la défaite. L’échec (imaginé) de l’auteur s’accomplit lorsqu’il comprend qu’il ne peut répéter le passé. Tout comme cette incapacité à unir réalité et subjectivité. Entre les mots serrés comme des gouttes de pluie, transparaît l’innocence maléfique d’une génération perdue. Dialogues en porte-à-faux, raccourcis maladroits, ton délibérément plat, vocabulaire parcimonieux, découpage cinématographique… On sort de ce livre comme on n’y est entré, un peu plus pâle peut-être. Avec le sentiment d’avoir frôlé l’essentiel. Une impossible chaleur dessine sur notre visage un sourire malhabile. À  peine sous l’oeil une veine bat-elle un peu plus fort. Oui, décidément il y a quelque chose d’envoûtant au royaume de John-Maxwell Coetzee. Ici, l’auteur parvient à  ressusciter la vie étonnante, pleine de rebondissements de celui qui, pour les lecteurs, reste le prix Nobel le plus discret dans sa vie d’écrivain. Cette « anti-autobiographie » réinventée se base néanmoins sur  sa vie et son oeuvre. Le grand mérite de ses « mémoires » d’outre-tombe est de rendre la vie de l’écrivain aussi palpitante qu’un roman d’aventures. L’anti–héros, délabré comme les murs de sa demeure, est ridicule, et maladroit dans tout ce qu’il entreprend. Loin des trivialités indispensables à l’exercice de son peu de génie, transparaît, et ce n’est pas le moindre mérite du livre, rendu extrêmement sensible par la traduction soignée de Catherine Lauga Du Plessis, le vrai–faux visage de l’auteur. Un être entier, attentif, bien décidé à devenir un anti– héros, soudain plus proche de nous que dans le spleen distant de ses romans. Né pour la grandeur, J M Coetzee a vécu sa vie comme on gère une éternité, conscient de ses devoirs envers ses contemporains autant qu’envers l’Histoire. Une vie qu’il savait devoir être courte et dont il a fait un sacerdoce, mêlant subtilement abnégation et épicurisme. On ne pourra plus  parler de l’Afrique du Sud sans évoquer le nom de John-Maxwell  Coetzee. Et cela au moins pour deux raisons. D’abord, face à la politique, il est  plus distant que les autres écrivains africains blancs contemporains. Et puis, il est la figure de proue qui tranche avec ses confrères : Nadine Gordimer, Breyten Breytenbach ou André Brink. Mais il fait aussi débattre ses personnages de son attitude vis-à-vis du système d’apartheid, de la politique en général Avec ce troisième volet ‘L’été de la vie », L’auteur en a tiré un roman pré–posthume. Quand on sait ce que l’auteur avait vécu en Afrique du sud  face aux commentaires des uns et des autres, traité d’apolitique voire d’antipolitique, on peut se demander comment la parole de l’auteur a pu franchir tous ces barrages, fussent-ils ceux de l’incompréhension. La réponse est peut-être simple : ses livres ont la dimension et la verve épique du sol africain. Cela, rien ne peut le retenir ! C’est tout un continent, ses déserts et ses fleuves gigantesques, ses espaces géants et ses mythes fabuleux qui soufflent dans ces pages. Par-delà tous les aspects, « L’été de la vie » est un roman total qui survole de très haut les avatars de notre histoire. C’est peut-être pour cela, d’ailleurs que la voix de  l’auteur prend un tel poids lorsqu’elle condamne cette même histoire.

 FATHI CHARGUI

 L’été de la vie—Roman de J M Coetzee—Seuil—316 pages—août 2010 

( 21 octobre, 2010 )

Où j’ai laissé mon âme

untitled.bmpOù j’ai laissé mon âme   Roman de Jérôme Ferrari                               Par delà le bien et le mal 

L’enfer comme pas mal d’autres choses est aujourd’hui fortement déprécié, au point que ses actions ne sont même plus cotées en Bourse. De fait, l’enfer sélect de jadis est devenu un grand bazar populaire ; une sorte de souk où l’on trouve de tout, et je ne sais pas si vous savez, mais le souk, tout le monde adore cela. Ainsi, une des choses du monde les plus difficiles à obtenir aujourd’hui, c’est le frisson. Les petits satanistes du siècle dernier sont au chômage, le château du divin Marquis tombe en ruine, les femmes damnées pour survivre se sont  reconverties dans la planche à voile ; quant aux autres, ayant jeté une fois pour toutes leur corset aux orties, elles sont allées  bronzer au club. En un mot l’enfer n’assure plus  grand-chose à ses pensionnaires les plus représentatives. Cependant, la seule chose qui demeure quelque peu inquiétante est cette allégation jetée, il y a peu, par un petit plaisantin comme quoi l’enfer ne serait pas autre chose que les autres. On veut bien que Satan devienne un copain, on veut bien, même, d’un enfer pavé de bonnes intentions, qu’on se propose d’ailleurs de visiter en tour operator avec une meute de Japonais-clic clac.  Mais on veut ses aises, sa cabine à soi. Si bien que le titre du nouveau roman de Jérôme Ferrari, « Où j’ai laissé mon âme », nous inquiète quelque peu, non tant cet  enfer qui n’a plus grand mystère, que pour la compagnie qu’on  nous y promet,mais… Malgré le titre de son roman, il a su trouver en ces temps de promiscuité un endroit bien à lui, diaboliquement particulier et où le nom de Satan n’est pas encore devenu une marque de cosmétique. Ce n’est pas le corps aux fournaises populaires qu’il  apprécie l’enfer. L’enfer, lui, il le déguste « on the rocks », à petites gorgées, au fond d’une  geôle. Quel endroit plus insolite pour reconstituer l’enfer en voie de disparition que ce lieu qui a vu se noyer dans les oubliettes, bien des repentis. La compagnie à laquelle l’auteur nous convie est extrêmement restreinte. Le petit jeu de l’enfer, ici, on le joue à deux au coin d’une guerre coloniale, la guerre de libération de l’Algérie. Deux militaires français, André Degorce et Horace Andreani, deux tortionnaires, anciennes victimes de la guerre d’Indochine, devenues en Algérie des bourreaux: d’un côté, Andreani assume sa barbarie avec  une ténacité bien ancrée, qui est à la recherche d’une  ombre, de l’autre, Degorce, dépossédé de lui-même, ne trouve son salut qu’auprès de Tahar, un commandant, un messie  emprisonné. La cellule est devenue le confessionnal de militaires repentis. Le lieu de purification. Dans ce décor planté en pleine guerre d’Algérie. Une question s’impose : la conscience ? La mémoire secoue les consciences et l’âme est troublée : Par-delà le bien et le mal. À raison ou à tord, deux amis se jettent la pierre l’un à l’autre. D’où le titre « où j’ai laissé âme ». Cette centaine de pages font pâlir les tabellions, besogneux que nous sommes. La thèse de Jérôme Ferrari ? À peu près cela : si l’on regarde la cargaison de croyances de notre planète, depuis les igloos esquimaux jusqu’aux huttes africaines, si l’on analyse l’incroyable bric-à-brac des rites et des mythes à travers le monde, on s’aperçoit que tout cela se ressemble étrangement. Que tout cela plonge dans la même expérience du sacré et qu’un totem de bambou, au fond, c’est la même chose qu’un chapelet de Chartreux. Bref, dit Ferrari, l’arbre des religions n’a qu’une  racine : mille panoplies et une poignée d’archétypes noués à la même transcendance. Comme si on tournait en rond, comme si l’histoire n’existait pas, tout mythe implique l’éternel retour. Cela, bien sûr, nous amène  à être nostalgiques d’un éden trop joliment archaïque. On voit bien, en effet, ce qu’un lecteur de Lévi-Strauss peut lui rétorquer : d’avoir esquivé ce qui fait la spécificité de toute ethnie, à savoir son droit à la différence. Cela dit, il reste au moins une chose : Ferrari nous aura appris à réinjecter une formidable dose de justice  dans nos univers laqués. Il est notre chaman. 

Alors, restons-y, avec ce bref récit qu’est « où j’ai laissé mon âme ». Tout à fait étrange ! Il ne lui en fallait pas plus pour battre le fer de ce scherzo où il a glissé son plus vieux rêve : arrêter les horloges, arrêter l’histoire, cette méduse qui  nous bouffe, et l’embroché toute crue sur les hallebardes de l’éternité. L’histoire de ce roman me fait rappeler un scénario de Mircea Eliade, écrivain roumain : un soir de Pâques, en guise de bénédiction, un septuagénaire reçoit un coup de foudre à dépecer un éléphant. On est bien sûr désolé pour lui, et on l’imagine plus  calcinée qu’un vieux croûton… Eh bien non ! Car la décharge lui a tellement rempli les accus qu’il devient un surhomme, carrément. Tel le fleuve Alphée qui remonte à sa source, notre homme commence à rajeunir, et puis il y a cette mémoire de plus en plus gigantesque ! Rien ne lui résiste plus, et le voilà qui marche par-dessus le temps, arrogant et splendide, du haut de ses échasses de génie hyper-mnésique. Un rien mégalo,  Jérôme Ferrari est ce serrurier qui ouvre d’un coup de pouce le vieux  caisson de l’univers, et qui s’en amuse comme d’un coffre à joujou. Au passage, il nous gratifie d’une fable saisissante à plus d’un titre, de cette sagesse de patriarche qui affleure au long de ce roman. Entre deux amitiés, toujours la même hantise rè–ensemencer l’humain dans les sédiments silencieux du cosmos. Dans ce roman cette quête est une véritable passion, une manière d’eldorado. Il arrive que cela se communique.   

FATHI CHARGUI

 Où j’ai laissé mon âme  Roman de Jérôme Ferrari –154 pages— Actes sud— août 2010  

( 15 octobre, 2010 )

France 80

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France 80 Roman de Gaëlle Bantegnite 

Pour un critique littéraire, l’année se terminant le 30 juin… et recommence le 1er juillet. Plaisanterie ? Non, réalité. À peine a-t-on enregistré les dernières parutions de l’été qu’il faut se préparer à fouiner parmi les quelque 700 romans de la rentrée. Sur la muscadine route des vacances, il s’agit, pauvres valises, de trouver une place pour ces dizaines de kilos d’épreuves que la bonne conscience professionnelle impose de trimbaler contre vents et marées. Ainsi va la vie littéraire : une rentrée chasse l’autre, sans répit, mais qui s’en plaindrait ? La littérature sort forcément gagnante de cette incessante ronde de titres où le meilleur côtoie le pire. 

Dans les annales des rentrées, septembre 2010 sera sans doute à marquer d’une croix blanche. Après des mois et des mois qu’on a dits de marasme économique et de malaise éditorial, les libraires vont devoir emmagasiner plus de 700 romans français. L’inflation, quoi ! Si l’on sait qu’une fois les prix littéraires d’automne décernés, moins de vingt d’entre eux auront grassement vécu, on est en droit de s’interroger sur le masochisme prononcé de certains éditeurs… 

A ceux qui veulent écrire des romans contemporains, c’est-à-dire en prise directe avec leur époque, comme la très belle, parce que mesurée et précise, France 80, donc à ceux qui rêvent de modernité et de nostalgie d’une époque révolue, l’une engendrant nécessairement l’autre, je conseillerai ce roman où ils trouveront s’ils ne mettent eux-mêmes la plume dehors, de quoi malgré tout l’alimenter. 

Et bien, Gaëlle Bantegnie, avec France 80, marche allègrement sur ses brisées, et il  ne serait guère étonnant qu’elle accouche d’un roman enlevé, drôle et up to date. En tout cas, ce roman a le mérite énorme de fixer la France entre quatre yeux et de fournir par conséquent des dizaines de points de départs aux apprentis conteurs qui ferant de la sorte, pour les plus pusillanimes, l’économie d’une existence  à la Bukowski. 

 « Le Paris que vous aimâtes n’est pas celui que nous aimons et nous nous dirigeons sans hâte vers celui que nous oublierons » 

Raymond Queneau, homme des villes, chantait ainsi, il y a dans ces quatre vers à la fois une affirmation de modernité et la constatation que le moderne devient vite le passé ; si vite que l’amour vif que l’on porte à une ville devient en peu d’années un sentiment nostalgique pour ce qui a disparu. Les amoureux de Paris brûlent généralement toutes leurs cartouches en quelques années : ils vivent leur époque avec tant d’intensité qu’ils ne supportent pas d’en voir disparaître les témoins, serait-ce le moindre bistrot, la forme et la couleur des tickets  d’autobus, l’odeur caractéristique de tel coin de rue… Dans cet amour d’une ville se manifeste un singulier sentiment historique. Parce que le cadre est ancien, on croit qu’il est immuable ; chaque destruction, chaque modification semble ainsi rompre irrévocablement avec une tradition millénaire. Ces modifications peuvent concerner les objets, les bâtiments, et même les hommes. C’est dit avec ferveur  dans France 80; mais voit-on comment la sensibilité personnelle s’identifie, dans le cours d’une phrase, à la vérité historique ! Il s’agit bien celle qu’incidemment de l’histoire de Rezé-les-Nantes : le vrai sujet est l’histoire de Claire Berthelot. 

Avec les moissons de la rentrée, nous arrive une nouvelle chanson de geste signée Gaëlle Bangnite, premier roman. Il s’agit d’une tranche de vie des années 80 doublée d’une vaste allégorie où s’affrontent tous les gestes, les comportements, les attitudes, les manies de la vie moderne : celle des splendeurs de la tradition, celle des dures réalités de l’époque, celle de la nostalgie et celle du passé…Une sorte de flash-back d’un univers en crise. Mais il y a aussi tout le souffle épique et tellurique auquel l’auteur  de France 80 a mis dans ce premier roman. Gaëlle Bantegnie  n’est pas seulement le troubadour cher au cœur des adolescentes, c’est tout simplement une écrivaine qui promet. 

 FATHI CHARGUI 

France 80 Roman de Gaëlle Bantegnie—220 pages—Gallimard —2010   

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