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( 14 août, 2010 )

arton474.jpg                                                  Album  souvenirs 

Le romancier  à succès révélé par le Tambour, les Années de chien et le Turbot est passé aujourd’hui à la trappe de sa célébrité. Son dernier livre Agfa Box est un album souvenirs. Günter Grass, c’est la Lufthansa des lettres européennes : super médiatisé, un pied dans chaque métropole, en tête des manifs et des box-offices. Ce traveller’s chèque  de la  social-démocratie, le VRP de la gauche occidentale bien-pensante, la Thébaide  des idéologues bon chic  bon genre et des sociétés avancées. Votez Günter Grass ; On l’a  consulté sur tout et sur n’importe quoi, comme une vache à lait, il est devenu un porte-drapeau, un haut-parleur. Un de ceux qui ont le mieux réussi les noces de la littérature et de la politique, la première ayant évidemment tout à perdre dans ce genre d’idylle, sauf la célébrité. 

Mais, avec Grass, les choses n’ont pas tout à fait débuté par là, sur ces tribunes où il prônait hier. Elles ont commencé dans la solitude de l’écriture : en  1960, un jeune romancier presque inconnu publiait le Tambour et  fait immédiatement la une des journaux. Ce serait l’événement littéraire le plus important de l’Allemagne d’après-guerre. Un bouquin gigantesque, dont le héros est pourtant un nain, mais qui fera le tour du monde sur la pointe de ses quatre-vingt dix centimètres… Avec ce premier titre. Günter Grass tapait  au plus haut. Sa fresque de l’Allemagne moderne rejoignait les quelques grandes comédies humaines de la littérature universelle, qui font jaillir les vérités à travers l’oeil d’un borgne ou  la bouche d’un nabot. Pour le reste, tout au long des années soixante, le Tambour allait devenir une sorte de mot de passe, avant de finir en bouquet sur les écrans de Volker Schlondorff. 

La suite s’appelle humour, parodie, travail de taupe : donc de la vraie littérature. Günter Grass, qui a trimé dans les mines de potasse  de Hanovre et qui a eu vingt ans sous  le führer, en a trop appris. Il faut le lire comme le vigile d’un siècle  désemparé, comme un des meilleurs observateurs de son temps : son  œil  bridé est noir, et plus noir encore le constat. Il attaque ses contemporains à la massue, et dresse sur leurs décombres une oeuvre romanesque qui est une cathédrale baroque, où ruissellent  grotesques et gorgones dans un extraordinaire déferlement. On dirait que Grass observe l’occident par le judas de la perversion, de la monstruosité. Ses héros descendent de Quasimodo : voyez le nain de Tambour, voyez le Grand Mahike affligé d’une pomme d’Adam démesurée  dans le Chat et la Souris, ou encore l’ancien nazi des Années de chien avec ses histoires d’épouvantails à moineaux… La satire, évidemment, est au centre de tout ça, et c’est du même tabac  qu’est fait le Turbot, le grand roman de Grass paru en 1977 : une façon d’épingler l’ordre sur le cadastre du chaos. Un énorme torrent où se mélangent en un tourbillon assez fabuleux, le fiel et le miel dont s’est abreuvée l’histoire de l’humanité. Encore une fresque ! Souvenez-vous : Grass donnait la parole à un poiscaille dantesque qui  remontait à l’âge de bronze et passait en revue une dizaine de générations de cuisiniers, dont les recettes  diaboliques allaient laisser sur nos langues de lecteur des brûlures de vitriol…  Le Turbot devenait ainsi, dans les annales des lettres ouest-allemandes, une sorte de Trois Etoiles de la cruauté, sous l’égide de la grosse Ava à la triple mamelle, princesse des estomacs et bourrelle de l’histoire. Très fort, tout ça. Mais Grass, pour le reste, est tombé dans la trappe de sa célébrité, comme tant d’autres. Pourquoi les écrivains veulent-ils toujours se  mêler de ce qui ne les regarde pas ? La vraie  politique, chez Grass, elle se trouve dans ses fictions, lorsqu’il s’attaquait aux bases de sa société. 

Mais voici que nous arrive la nouvelle Günter turbo, peinturlure cette fois aux couleurs vertes de l’Allemagne post soixante-huitarde. Cela s’appelle Agfa Box. Ce livre, c’est le catéchisme Grass, une stance de vie déguisée en faux roman. Le titre fait allusion à une marque allemande d’appareil photos avec qui Grass avait figé le temps qui passe. Cet appareil sert de banderole à l’auteur de Tambour, qui aimerait extirper de son cerveau quelques bouées pour sauver ses souvenirs d’un inexorable naufrage. Grass s’est mis ici à l’heure du mea culpa et pose la grande question : comment pourra-t-il survivre face  à ces  dizaines de clichés défraîchis?  Et Grass en profite pour slalomer tous azimuts, anecdotes et confidences, errances amoureuses, questionnements à propos  de politique, engagements, voyages, rôle de père, choix esthétiques, relations orageuses avec la littérature et avec son pays. En commentant des photographies jaunis par le temps et en racontant des histoires tumultueuses d’une famille moderne recomposée, les enfants de Grass le mettent en scène comme une marionnettiste, réglant des comptes, montrant que Günter Grass demeure encore un monstre sacré de la littérature universelle.  FATHI CHARGUI Agfa Box Roman 232 pages Seuil  mars 2010 

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