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( 8 août, 2010 )

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L’énigme du désir 

Une envie de voir toujours plus près Si l’histoire de ce roman ne se raconte pas aisément, il est d’autant plus difficile de la résumer en quelques phrases : C’est la recherche du désir inassouvi au delà  du plaisir de la vie conjugale. 

 «Le cœur est l’organe du désir…tel qu’il est retenu, enchanté, dans le champ de l’imaginaire», écrivait Roland Barthes, ou encore «Le simple, le désir, il construit les édifices de sentiments les plus complexes et les plus délicats», écrivait  André Maurois. 

Avec l’apparition du désir émerge une dimension proprement «anthropogène», c’est le présupposé de toute efflorescence sublimatoire : amoureuse, esthétique, religieuse ou scientifique. Moment déterminant où se met en place une instance d’un type spécifique, soustraite à l’emprise de la juridiction animale. On se trouve donc devant une double énigme : celle d’un désir devenu faculté, et celle d’un désir empruntant à la sphère du besoin ce «quelque chose» qui lui permet d’assurer son triomphe.
 Sur le premier versant, le paradoxe tient à ce que nous conférons à un objet «inutile» une valeur qui semble s’opposer à toute finalité.
Le deuxième versant : si le désir n’est défini qu’à partir d’un manque éprouvé par le sujet, comment pourrait-il se constituer autrement que négativement? Comment pourrions-nous en signifier l’objet ? La question surgit ainsi de savoir si le désir croit en raison de l’aptitude à ressentir la privation ou en proportion de l’évanescence et de l’absence de réalité effective propre à son objet. Voilà toute la problématique de ce roman. 
Le moteur du monde 
Le désir des sagesses antiques à l’individualisme moderne. Le désir, «seul ressort du monde», disait André Breton, «seule rigueur que l’homme ait à connaître». Mais parce que le désir est précisément derrière chaque action, il est aussi souvent insaisissable…
Slavoj Zizek, un philosophe slovène, examine la question du désir aujourd’hui. Entre l’ancien interdit lié au plaisir et l’impératif contemporain de la jouissance, quel désir désirer ? 

Pour le prix à gagner Slavoj Zizek répond : «Il faut être prudent. Toute la thématique des années 1960, autour de la critique de la “société de consommation”, a été qu’on nous offre des petites satisfactions, des petits bonheurs, des plaisirs bêtes pour nous priver des “vrais”.La plupart des enfants achètent des œufs Kinder pour la surprise. Ils  ne prennent pas toujours le temps de manger le chocolat. C’est une logique du désir, pas de la consommation. Les œufs Kinder  sont sur le modèle de tous ces produits qui nous promettent quelque chose “en plus” de ce que nous pourrons consommer, comme ces emballages où il est écrit : “De nombreux prix à gagner à l’intérieur”». 

Désir et passion

Comme on peut le constater, la volonté humaine est une transition entre le désir animal et la rationalité; Aristote l’a définie comme «désir délibéré», cette expression même implique que la réalité naturelle, résumée dans le mot désir, est niée et néanmoins retenue dans une réalité de rang supérieur apparentée à la rationalité. La décision requiert ainsi une conception dialectique de la réalité, selon laquelle la racine du désir est sublimée dans l’énergie de la décision. Telle est la situation dialectique : elle est représentée, dans l’Encyclopédie hégélienne, par la transition d’une philosophie de la nature à une philosophie de l’esprit. Contre l’érosion du désir  De l’amour à la soif de connaître, de la pulsion au manque, du désir de Dieu à celui de la chair, de l’amour du pouvoir à celui des belles choses. Pour Platon, «l’amour, au terme d’une ascension qui le mène de la beauté des corps à celle des âmes et de leurs occupations, puis aux connaissances, n’atteint sa vérité qu’en devenant philosophe et en engendrant des discours qui ne sont beaux que parce qu’ils sont vrais».
Mai 68 criait le slogan: «Prenez vos désirs pour des réalités.» Mais quels désirs, et pour quelle finalité? Le désir de consommer s’érige aujourd’hui en art et manière de vivre. Il reprend au fil du temps le dessus, investissant ainsi tous les secteurs de l’économie et des services, comme une machine broyeuse: le tourisme, les loisirs, la santé, le paraître. Avec le confort matériel, l’individualisme impose comme une règle à suivre la quête du bien-être spirituel. A l’heure actuelle, le marché de l’âme apparaît comme le prolongement logique du commerce des choses.
«Il faut songer au temps de l’après-hédonisme», écrit Lipovetsky. Dans un lointain avenir, le culte de la marchandise éphémère cessera, le consommateur perdra «son imaginaire luxuriant et sa centralité triomphale», le bonheur ne sera plus normé. N’en déplaise aux constructeurs d’automobiles qui — vantant les mérites d’une automobile, proposaient ce slogan «Contre l’érosion du désir» — luttent contre l’érosion de la libido, ainsi qu’aux enragés de l’hyperconsommation, on se prend à rêver que ce temps là aurait sa part d’ombre, son lot de lassitudes et d’ennui, et qu’enfin le désir, un moment épuisé, trouverait sa juste fin. 
FATHI CHARGUI 

L’énigme du désir  Roman de Vivian Adams  226 pages Gallimard  mai 2010 

 

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