( 3 août, 2010 )

 

La deuxième chance 

Le roman Libre échange de Bernard Mourad décrit une nouvelle facette des dérives économiques. Il en tire une intrigue originale et nous entraîne dans l’existence misérable de Marc Barrattier, petit fonctionnaire menant une vie sans beaucoup d’intérêt. 

Bref, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue pour cet homme. Il décide alors d’en finir avec la routine et la vie. Au moment même où il passe à l’acte, il reçoit un étrange e-mail sur son ordinateur lui proposant «une seconde chance» de vie meilleure qui lui ferait oublier ses petites misères. 

Sans lever le voile sur l’intrigue et la chute de l’histoire, on dira seulement que cet anti-héros va se retrouver embarqué dans une histoire rocambolesque consistant à échanger sa vie avec un autre désespéré de la vie, sur fond d’émission de télé-réalité. 

En fait, le roman s’interroge sur la quête de l’identité et du bonheur… De quels paramètres dépend vraiment notre bonheur ? Tout homme veut être heureux, et cela suffit peut-être à définir, au moins provisoirement, le bonheur: il est ce que chacun désire, non en vue d’une autre chose (comme on désire l’argent pour le luxe ou le luxe pour le plaisir) mais pour lui-même, et sans qu’il soit besoin – ni, d’ailleurs, possible – d’en justifier la valeur ou l’utilité. «A quoi bon être heureux?» À cette question saugrenue, il n’est pas de réponse, et c’est à quoi le bonheur se reconnaît : il est le désirable absolu, qui vaut par soi seul, la satisfaction ultime vers quoi toutes les satisfactions tendent, le plaisir complet sans lequel tout plaisir est incomplet. C’est le but sans but (en tout cas sans autre but que lui-même) et le contentement sans reste.

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Bonheur et identité 

  

On aura reconnu, dans les lignes qui précèdent, l’écho de l’analyse aristotélicienne (Ethique à Nicomaque, I et X). Tout être tend vers son bien, et le bonheur est le bien de l’homme. Il est, donc, dans toute action, dans tout choix, la fin que nous visons et en vue de laquelle nous faisons tout le reste. Fin parfaite, dit Aristote, le bonheur étant «toujours désirable en soi-même et ne l’est jamais en vue d’une autre chose». 

Rien ne sert qui ne serve, directement ou indirectement, au bonheur; mais le bonheur, lui, ne sert à rien. Il n’est ni instrument ni moyen (si on était heureux pour une autre chose, c’est cette autre chose qui serait le bonheur), mais fin, uniquement fin et, par là, fin absolue: «Tout ce que nous choisissons est choisi en vue d’une autre chose, à l’exception du bonheur, qui est une fin en soi». Il est la fin des fins. Le bonheur n’est pas un bien parmi d’autres, il n’est même pas, en toute rigueur, un bien (car alors seraient suprêmement désirables non le bonheur, mais le bonheur plus les autres biens, et ce serait cette somme qui serait le bonheur) et pourtant «la chose la plus désirable de toutes», qui seule est capable d’apaiser le désir. Sans le bonheur, en effet, nous n’en finirions pas de désirer. Choisissant indéfiniment une chose en vue d’une autre («de sorte que le désir serait futile et vain», nous ne connaîtrions ni contentement ni repos, et cette poursuite indéfinie du plaisir nous en éloignerait sans cesse. 

N’oublions pas que le roman de Bernard Mourad évoque aussi la question de l’identité. Qui suis-je ? En un sens restreint, l’identité personnelle concerne le «sentiment d’identité», c’est-à-dire le fait que l’individu se perçoit le même, reste le même, dans le temps. En un sens plus large, on peut l’assimiler au «système de sentiments et de représentations» par lequel le sujet se singularise. 

Mon identité, c’est donc ce qui me rend semblable à moi-même et différent des autres; c’est ce par quoi je me sens exister aussi bien en mes personnages (propriétés, fonctions et rôles sociaux) qu’en mes actes de personne (significations, valeurs, orientations). Mon identité, c’est ce par quoi je me définis et me connais, ce par quoi je me sens accepté et reconnu comme tel par autrui. Les dimensions de l’identité personnelle dépendent, en effet, pour une large part des idéologies de la personne qui traversent une culture donnée. 

  

Fathi CHARGUI 

 

Libre échange, de Bernard Mourad, 343 pages, Editions JCLattès, mai 2008. 

 

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