( 2 août, 2010 )

 

Maos — Roman de Morgan Sportès 
Une fiction de 3.000 volts 
Qu’on ne vienne pas nous raconter que créer, c’est seulement souffrir sur le moment, dans l’instant, que c’est accoucher, et puis se relever et vivre avec fougue ce qui s’ensuit, la libération, et l’épanouissement. Créer, c’est encore souffrir après coup. 
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Pour l’artiste, le rideau ne tombe que sur le dernier souffle, et le mot fin n’acquiert sa valeur réelle que dans la cessation de la vie, dans la mort. On écrit un roman, on réalise un film, on peint une toile, on compose un concerto, on peine, on se tourmente, on se torture, on saigne même, mais ce n’est rien, strictement rien, comparé à ce qui nous attend.
Écrire un roman, c’est la mer à boire, enfin presque. C’est affronter en solitaire des grains de force dix, sur la route du Rhum. Au port, selon l’éclat ou la faiblesse de votre course, vous ferez figure de héros, ou bien de misérable fou, de champion ou rescapé, ce qui, au regard de l’océan, se confond volontiers. Fou ou héros, vous aurez de toute façon partagé la vision d’un désert omnipotent et toujours recommencé, l’inconfort d’un tourment monotone, l’ennui d’un paysage éternellement dérobé,  refluant sans cesse vers l’intouchable horizon. De toute façon, la page blanche est la seule que pourrait signer indifféremment le grand ou le petit écrivain. Seul le petit, bien malheureusement, laisse percevoir ce désordre vide étendu à perte d’inspiration, ce désespoir lacunaire que les performances d’écriture tentent de combler. Les hommes, par l’effet d’une morale trop tôt dévoyée dans la trompeuse familiarité des dieux, ont toujours préféré des triomphateurs aux médiocres, et c’est bien dommage : les médiocres, eux, ne peuvent rien cacher. L’échec est plus riche d’enseignements que la réussite. 
Depuis « Siam » jusqu’à «Maos» Morgan Sportès n’a pas cessé de nous offrir des perles. Siam cache un auteur extrêmement cultivé qui chante Don Giovanni et cite Clément Marot pendant que les autres braillent « Tiens, voilà du boudin… »Cela fait le charme de ce roman, car la culture sort ici de bibliothèque ennuyeuse pour vadrouiller dans la réalité de 1982 : Rembrandt plus Bruce Lee. Voilà donc notre imaginaire confronté aux vraies images d’aujourd’hui, écrit la critique lors de la parution du roman « Siam » de Morgan Sportès en 1982. Là aussi dans son dernier roman, Morgan Sportès excelle dans l’art de mêler la réalité et la fiction.
Alors que tant de jeunes gens puent de la conscience, sitôt qu’ils quittent leur encrier, dans lequel ils devraient pourtant se noyer, ne serait-ce que pour débarrasser le plancher, et qu’ils s’empêtrent dans la flatterie niaise, lassante, dès lors que les caméras de la notoriété planifient leurs rictus morbides (ne me demandez pas qui je vise, ils sont de tous bords, de gauche comme de droite, d’ici comme d’ailleurs), il n’est que les vieux pour continuer de relever le gant, le défi. Pour persister dans l’insolent refus. D’ailleurs, je tiens pour évident que celui qui fait le brave à tout bout de ligne est déjà intemporel, éternel, et par conséquent hors d’âge. En somme, créer, c’est  se vieillir aussitôt, puisque c’est mourir sur chaque image, pour s’étonner ensuite d’avoir quand même survécu. C’est donc le contraire de la minable ambition qui se satisfait des contrats, des prébendes, et des louanges, qu’elles soient académiques, ou autres. Mieux vaut écrire seul et contre tous, qu’avec tous et contre soi.  Comme Morgan Sportès donc, qui, né en 1947, donc »soixante-huitard », m’en sanglote le corps, à force de précision dans le ravivement de ce qui fut le fugace, l’instantané, le jamais inoublié. Et quel touché dans le mot à mot. C’est l’écorché à vue de cœur, à vue d’âme, c’est la langue complice qui mêle et s’emmêle dans les odeurs les plus intimes là où le grain de la peau rivalise avec l’écorce de l’arbre (mais pourquoi écrit-on sinon pour graver cruellement ses initiales dans la sève des autres ?) 

La troisième dimension de la littérature En résumé, la ruine de certaines illusions militantes, au lieu de conduire à la mise en doute systématique de ce qui a pu les produire, et à une ré-accélération du sens critique, semble au contraire faire ressurgir d’autres illusions, comme si se priver d’idéologie relevait de l’inconcevable, de l’impossible. Or, c’est justement ce qui est en train de se passer : les ex-quelque chose, qui prônèrent naguère la destruction de tout savoir, de toute création, au nom de l’immanence révolutionnaire, paraissent se satisfaire désormais du monde tel qu’il est, au moins pour ce qui concerne l’Ouest et le Sud, et ils s’en justifient, les bougres, par une adhésion sans principes au « soyons ce que nous sommes ». Bien sûr, cet accommodement avec son « moi profond», que d’aucuns qualifient, à la légère, de romantique, n’est qu’une farce, puisqu’il fait table rase de la nature réelle de l’homme  et de la société.
 Remonter le cours de l’histoire et démonter les mécanismes des groupuscules gauchistes des années 70 pour en faire une fiction de 3.000 volts. Faire des événements des années 1970 un roman historique dont les faits n’échappent pas aux règles du thriller. Voilà une idée géniale ! En l’occurrence, quand ce roman gigogne oscille entre le narrateur façonnant ou gommant, sous nos yeux, les différentes actions du héros de l’histoire. Un régal !
Ici, le roman historique paraît être la troisième dimension de la littérature, une sorte d’échappée dans un temps synthétique, celui de la mémoire, afin de sortir d’une alternative féconde en délices mais aussi en angoisses qui peut se poser au romancier, surtout lorsque celui-ci entend se prévaloir du titre d’historien. Que se passe-t-il en effet ?
Ou bien il souhaite fournir les racines de l’histoire, s’arracher à ses pesanteurs et à ses geôles, se dégager du passé, dans un élan de liberté  pour rejoindre l’utopique : il se plonge alors dans l’universalité des mythes, dans des mondes intemporels, dans les symboles de l’onirisme, dans le foisonnement du lyrisme, dans les ruptures baroques et les   archétypes d’un cosmique imaginaire. Ou bien perdu soudain dans un monde littéraire qui, comme laTerre, courrait dans les ténèbres vers Alpha de la Lyre, il se trouve détaché des réalités et des logiques, il s’éloigne des autres qui sont souvent incapables de le suivre là où il souhaite les attirer et refusant de s’évader dans le surréel ou de se laisser envoûter. 

Le piège Le roman historique est une belle illusion. Sa seule réalité n’est sans doute que celle d’un label paresseusement accordé par des éditeurs désireux de chatouiller le point sensible des lecteurs : le culte du passé. Le romancier dit historique serait une sorte de professeur masqué qui refilerait à ses étudiants- lecteurs des cours d’histoire de contrebande et prendrait le parti de la fiction pour tenir en haleine un public qui n’a guère envie de retourner à l’école. Bien des romanciers « professionnels» jouent d’ailleurs avec rouerie de cette ambiguïté et font un spectaculaire étalage de leur érudition et de leur travail préparatoire de documentation pour se donner de faux airs de maîtres de conférences, trousseurs de belles histoires sur fond de décor d’époque.
 « Maos », ce roman hâtivement baptisé historique nous apporte, cet été, la preuve qu’on peut fort bien voyager dans le temps sans pour autant jouer, avec des personnages- soldats de plomb, la comédie de la reconstitution historique et qu’on doit prendre l’histoire pour ce qu’elle est : une source intarissable d’imaginaire. Certes, en ces temps de flottement idéologique où le vague à l’âme et le sourire narquois face à l’expérience  des années «  mai 68» tiennent lieu de parade contre de trop redoutés engagements, peu nombreux sont les intellectuels qui ont trouvé leur salut dans la persévérance. L’auteur refuse de jouer à l’éternel pilotage à vu et mise sur la rumination de trois ou quatre questions essentielles : celles de l’imposture totalitaire, de l’avenir de la démocratie, de la crise de la raison et de l’urgence du renouvellement de l’exigence éthique. Car ce roman, quelles qu’en soient les qualités, n’est pas soutenu par une vision générale. Il aligne des faits tirés d’une vaste documentation des années 70.Cela dit, ce livre est utile, car il groupe une quantité d’informations parvenues en Occident, et puisées à des sources très variées. Une introduction méthodologique fait l’inventaire et des formes de la dissidence, et des sources d’informations disponibles.
Au départ, une intrigue qui ne tient qu’en quelques lignes: Jérôme, intellectuel français moyen ou intellectuel moyen français comme on voudra, tombe dans le piège que lui avaient tendu ses ex-camarades gauchistes. Cet ex-gauchiste qui avait coupé les ponts avec son passé controversé, se trouve bel et bien contraint d’exécuter les ordres de son ex-confrérie reconstituée malgré son auto dissolution. Sachez seulement que ça se goupille autour de règlements de comptes entre gauchistes au snack-bar «Au Canon de la Mitidja »sis au 12 rue Gabriel- Péri, Sèvres 92310. Faites gaffe les gaziers ! Ça vous a le titre d’un best-seller de l’été, ça vous a le côté mastoc des sagas balnéaires, ça vous a même un look des romans parfumés à l’ambre solaire, mais c’est tout, sauf un reposoir pour estivant en pleine hypoglycémie. L’écriture de Morgan Sportes, c’est vraiment un truc dingo. Des mirages de tristesse filés à 200 à l’heure sur les autoroutes fondues par la canicule. Un style cradingue sacrément efficace qui donne dans les glissières à chaque encablure.  Morgan Sportès se débride au plus court, il ne va pas attendre jusqu’à la Saint-GlinGlin, pour nous lâcher les bons morceaux, dans une même sensation de force sans limite et de fragilité. Une vidange idéale pour vos méninges encalminées. Mieux qu’un morceau de Zappa, une BD interstellaire ou un polar. Tout de suite vous vous sentez à la coule, dans un demi-sommeil cauchemardeux, avec le palpitant qui fonctionne comme une chaudière chargée au ras de la gueule. L’impression de peser des tonnes, les guibolles en flanelle, le nez dans blédine .Ah les jolies vacances ! Merci M. Morgan Sportès. 

La nature du swing Dans sa perfection, le roman d’aventures suppose, pour ne prendre que des exemples fameux, la correction extrême d’un Boileau et l’imagination échevelée d’un Dumas, ou d’un Zévaco, dont on parle moins mais qui  n’était pas si mal rapport au désordonné et à l’effréné. En un mot comme en cent, le swing, ce n’est que de la rigueur dissimulée, jugulée. Mais surtout pas cette négligence coupable et cette surenchère dans le n’importe quoi d’un Manchette, qui pour autant plait beaucoup. Ce qui est normal, puisque notre époque  confond Déon et de Maistre, Tavernier et Walsh, July et Kane. Au reste, n’inventent de telles histoires que les moralistes, même s’ils mettent tout en œuvre pour brouiller les pistes. Mais ils n’arriveront pas à nous convaincre qu’ils agissent de la sorte uniquement pour la beauté du geste, ou le plaisir de tuer le temps. Leur éthique finit toujours par commander aux mots, et au fil des phrases, derrière lesquelles ils s’imaginaient camouflés, resurgit ce goût de l’admonestation, et de la réprimande. 

Entre Robbe et Grillet?… Ainsi, Morgan Sportès confirme sa maîtrise de l’intrigue, qu’elle soit amoureuse ou criminelle. Ici, il s’agit de nous intéresser aux enquêtes, fortement intrigantes, et  rebondissantes, de Jérôme, éditeur, d’Obélix, ex-gauchiste. Et bien que nous prenions un plaisir intense (on en recommande même) à leurs allers et venues entre le restaurant « Le canard chinois », le snack-bar « Au canon de la Mitidja », l’appartement  du héros à la rue des martyrs, son bureau des éditions « le puits », il nous faut quand même marquer des temps d’arrêt, et de réflexion, dans notre lecture. On est entre les mains de casseurs qui menacent de tout faire sauter. Avec Morgan Sportès, rien n’est sûr : le tout est par conséquent de faire que le crime engendre la sentence, et vice versa. Le tout surtout est qu’ensuite que nous puissions y croire dur comme fer. En être moralement estimable, Morgan Sportès ne peut que vouloir rivaliser avec les absolutistes, je veux parler des Scott, des De Foë. Si bien que « Maos» captivera tous ceux qui refusent de vieillir dans le confort des idées déçues. C’est que, plus les années passent plus Morgan Sportès s’installe au creux de nos existences frivoles, comme un rappel insistant de ce que nous devrions réellement être: fugitifs mais fulgurants parce qu’avertis de tout.
Toujours entre le souvenir  et la recherche du temps perdu, toujours contre la tendresse et le cynisme, avec un coeur gros comme ça, un goût féroce de la vie, Morgan Sportès se bat avec sa mémoire, cherche l’affection du silence et ne trouve le plus souvent qu’un exécrable mécanisme d’habitudes. Où sont-elles passées ces années 70 ? Illusion d’un monde meilleur. Suicide de l’âge tendre, le seul qu’on mijote collectivement. Utopie d’un égalitarisme mondial. Zoom arrière sur les décombres de l’adolescence. A Paris ou à Grenoble, débats sur débats dans toutes les facultés de droit ou de sciences politiques. Bref, Si vous rencontrez M. Songe, pardon M. Jérôme, vous le reconnaîtrez aisément: il porte une cravate club, la mèche de cheveux laquée sur le front. Mais le comble, c’est que Jérome est un personnage de Morgan Sportès, cet écornifleur arrogant qui a passé sa vie à accrocher dans le dos de la littérature les pinces-sans-rire d’une dérision dont il est passé maître. Morgan Sportès? On l’épingle trop souvent sous la calotte du Nouveau Roman, entre Robbe et Grillet, entre le rétroviseur et la courroie du ventilateur, alors qu’il est à lui seul toute la diligence de la modernité. Quant à nous, les lecteurs nous sommes les passagers toujours ébahis de voir une œuvre aussi personnelle et aussi singulière : le Morgan Sportès se renifle au premier coup de museau, avec son art de régaler en même temps le ventre et la cervelle. C’est-à-dire de faire rigoler la galerie en posant les questions les plus graves qui soient, y compris celle de savoir comment un bipède nommé écrivain peut-il, d’un coup de baguette magique, arrêter un mouvement en cours d’exécution, refaire l’intrigue dans la même page d’un roman, dont le cours de l’histoire est en train de se nouer et de se dénouer. Génial ! 

Fathi CHARGUI 
Maos Roman de Morgan Sportès – 398 pages – Grasset – août 2006 – Paris 

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