( 2 août, 2010 )

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Drôles de gens 
Fellag a publié cinq livres (Djurdjurassique bled, Rue des petites daurades, Cest à Alger, Comment réussir un bon petit couscous, Le dernier chameau et autres histoires, éditions JCLattès) depuis quun beau jour, lâchant son costume de clown, il s’était mis à tournoyer de joie autour de la table où il écrivait les premières pages dun livre. 
 Dans le même laps de temps, devenu lun des auteurs algériens les plus prolifiques et les plus lus des jeunes générations, il a produit des one man shows : on noubliera pas ces farces Babour Australia  ou encore Djurdjurassique bled. Le théâtre de Fellag va souvent par paires, chaque nouvelle pièce se posant comme la continuité, la réplique ou la critique de la précédente… Ses textes ont ravi  un public passionné qui ignorait alors quelle signature se cachait sous le nom de Fellag… Créateur prolifique, son œoeuvre est larc-réflexe dune aventure humaine dans sa tentative de mêler harmonieusement le temps dune vie et lespace dune création continue.
Il y a ceux qui ont la bougeotte et qui ramènent de leurs voyages leurs trophées littéraires. Et les autres, qui s
établissent dans un lieu daffinités, observent le monde, lancent des ballons, des bouteilles, des bouées et attendent des réponses… Fellag nest pas un ermite, cest un solitaire qui a trouvé lappui de ce que des générations de mutants pourraient lui envier : lefficacité du verbe. Le secret chez cet auteur particulier se dérobe dautant plus qu’il a été dévoilé : ce qui est découvert dans les rayons de lumière doit empêcher le curieux de pénétrer à lintérieur du phare : cest son système de défense. Fellag soffre aux regards des lecteurs pour mieux leur dérober les vérités nécessaires comme sil existait deux formes de vérité : celle de la passion littéraire qui justifie beaucoup et celle de la vie privée quaucune intrusion jamais ne justifiera. Cependant, quils aient la bougeotte ou quils se terrent, le mouvement qui pousse les écrivains est nécessairement le même, il mène deux-mêmes vers leur oeuvre et du monde vers eux-mêmes; rien sans les autres et tout pour soi ! Est-il un être au monde plus préoccupé de lui que lécrivain ? Intuitif ou cruel,  doux et inquiet à la manière des sauvages décrits par Stevenson ou par Melville, Fellag  a un comportement dinsulaire : il va au-devant de qui vient le visiter, mais il sinquiète du démon invisible. Raymond Roussel voyait lAfrique en rêvant dans son jardin exotique, Fellag, lui, la voit dans la voix des autres: il se fait raconter lAfrique, après avoir vécu en Algérie et en Tunisie, puis il la raconte. Et tant pis si le voyageur, beaucoup plus tard, se retrouve dans  un livre et ne sy reconnaît pas ! Est-ce la vérité ? Est-ce la vérité parce qu’irrécusable ? Est-ce  irrécusable parce que cest écrit? Il y a dans le sillage des œoeuvres de Fellag  des amertumes secrètes qui ne seffaceront pas. Jusquà présent, à des variantes près, Fellag avait respecté les règles de la fiction : les personnes réelles qui linspiraient étaient seules à se reconnaître sous des traits plus ou moins flatteurs. Dautres ont eu le sentiment d
avoir livré leur âme au diable. Méfiez-vous des romanciers !
Qui tracera la frontière entre la réalité et le romanesque ? Sûrement pas Fellag qui se plaît à brouiller les genres. Le roman L
allumeur de rêves berbères est difficile à classer. Vous lui trouvez une étiquette et cela ne colle plus. Roman réaliste? Cest un peu court. Fable philosophique? Démodé. Réflexions sociologiques? Trop pompeux. Au moins peut-on assurer que  le livre est à limage de lauteur : insaisissable. Vous le croyez comédien,  cest un acrobate. Vous le voyez humoriste, il le nie. Ecrivain! Pas de doute, cest bien lui. Cest aussi quelquun qui sait émouvoir avec le quotidien, se moquer des machines (antenne parabolique, alambic) et au détour, un peu de lui-même. Pour peu, lon renoncerait à lenfermer dans un genre, on se ferait vite piéger par le charme du livre. Il ne sagit pas de lenchantement dune écriture à circonvolutions multiples mais  dhumour froid, celui du verbe sec. Cela va parfois très vite, comme une bonne blague, un canular qui claque en quelques mots. Cela dure un peu, juste le temps de dire et non de conter. Impossible de déterminer un rythme ou une construction préméditée : le texte fuit, vit et meurt comme autant de mouvements musicaux nés de la pure fantaisie de leur créateur. 
La dure réalité du quotidien  Tout livre est une tentative pour échapper aux décombres. Fellag donne le la avec ce roman. Il porte un regard au vitriol sur une page dhistoire. Avouons-le  tout net, Fellag enchante par son imagination débordante où la coupure deau dans son roman nest quun prétexte pour décrire une société maghrébine en pleine mutation. Ici tout passe à la moulinette, le bidouilleur dantenne-couscoussier sur les toits dAlger, le fabricant clandestin de vin à lalambic miraculeux installé dans une cave transformée pour loccasion en laboratoire de misère, la mort de la vieille dame juive du rez-de-chaussée endeuillant tous les voisins.
Fellag récidive dans son art de faire rire et pleurer face aux malheurs des hommes. Il  persiste et signe une critique acerbe à la manière des textes de ses spectacles Babour Australia ou Djurdjurassique bled. Son écriture s
affine dune création à lautre. Toujours attentif à la vie dans le milieu des laissés-pour-compte. Il demeure ce journaliste fin limier à la recherche des faits les plus saisissants. Des cours intérieures, de celles doù lon devine le ciel plus quon ne le voit, où la lumière se fait précieuse, mélancolique. Des portes ouvertes sur de sinistres couloirs, des façades ravinées par lusure. La réussite et la déconvenue ne sont que des faits  esthétiques. Seul compte linstant  qui révèle la splendeur. Les personnages de Fellag  nacceptent jamais dappartenir à ce temps écartelé où ils ne voient ni progrès ni maturation, mais une dépossession. La conscience de la durée est contemporaine de la défaite. Léchec des personnages saccomplit lorsquils comprennent quils ne peuvent refaire le passé. Tout comme cette incapacité à  unir réalité et  subjectivité des personnages. Entre les mots serrés des gouttes de pluie transparaît linnocence maléfique d
une génération perdue.
FATHI CHARGUI 

Lallumeur de rêves berbères, de Fellag, 303 pages, éditions JCLattès, août 2007.       

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