( 2 août, 2010 )

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Une merveilleuse histoire d’amour 
Chronique d’un homme amoureux avec ses vérités, ses mensonges. Cest aussi une satire sur un monde délétère 

Plantons le décor : des années 50 aux années 90, lamour inconditionnel de Ricardo pour la «petite Chilienne» le mènera partout là où la vénalité de cette dernière la conduit. Entre Paris, Londres, Tokyo ou Madrid, il la retrouvera maîtresse dun guérillero castriste, femme de bourgeois ou encore victime soumise d’un contrebandier japonais. Sur plus de quatre décennies, lhistoire du «bon garçon» et de sa «vilaine fille» traverse les générations pour faire résonner toute létrangeté dun couple aux sentiments sado-masochistes. Cest, a priori, un mauvais tour que joue aux lecteurs Mario Vargas Llosa dans les Tours et détours de la vilaine fille. Le récit révèle peu à peu tous ses enjeux, subtilement menés par les différentes couches romanesques. Derrière lapparente incohérence du parcours de la «petite Chilienne», lauteur dresse un formidable tableau de lhistoire politique et culturelle du monde, depuis les années 50. Plaçant ses personnages dans des capitales stratégiques, Mario Vargas Llosa fait ressentir presque physiquement à son lecteur leffervescence intellectuelle du Saint – Germain-des-Près des années 60, entendre la pop londonienne des années 70, ou découvrir avec la génération des années 80 les débuts du sida. Cest, enfin, révélée dans les lettres de loncle Adaùlfo resté à Lima, lhistoire contemporaine chaotique de son pays natal qui est analysée par le romancier. Noublions pas que Mario Vargas Llosa est un homme politique reconnu au Pérou.
Le traitement de la «petite Chilienne» renvoie aux grands exemples du mythe de la femme fatale. Car celle qui deviendra successivement Arlette la guérillera, Mme Arnoux, Mrs Richardson ou encore Kuriko.
On napprendra son véritable nom que dans les dernières pages .C’est un personnage caméléon dont la personnalité changeante et le pouvoir de séduction exotique ne sont pas sans rappeler la Conchita de Luis Buñuel, cet «obscur objet du désir». Et, derrière cette soif féminine de richesse, se livre une satire des formes modernes du pouvoir dans tout leur ridicule, du militaire communiste au fonctionnaire de lUnesco, en passant par l
aristocrate anglais racé, tous roulés dans la boue par la «petite Chilienne».
Quant à l
histoire damour elle-même, elle fonde toute son esthétique dans ce mélange de sordide et de pureté qui qualifie la passion de Ricardo pour sa «vilaine fille» : contrastant avec lapparente pauvreté du personnage masculin, les rares moments où apparaît la «petite Chilienne» brillent dune lumière un peu exubérante, certes, mais à léclat percutant. Ricardo se fera peu à peu limage dun sentiment pur, lunique salut de celle qui deviendra dans les dernières pages un modèle dhéroïne tragique.  
Rien n’est moins logique et rationnel qu’une passion  Ainsi dans Tours et détours de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa, puisque cest de lui quil sagit, se fait le chroniqueur a mezzo voce des conduites banalement amoureuses. Et ce que lon estimait, à tort, quasiment impossible à fixer dans le cadre, cest-à-dire la petitesse, la mesquinerie, devient évident. Immédiatement visuel et sensible.  Jugez-en : amante ou femme mariée, la vilaine fille trompe Ricardo avec une dizaine dautres hommes uniquement parce quelle trouve  à ces derniers  «quelque chose de pathétique». Mais, à force, ce qui nétait que caprice se transforme en volonté de rupture et, sans crier gare, la comédie vire au drame, avec la violence physique et morale, les blessures et les maladies épuisantes. Mais là encore, Mario Vargas Llosa vise juste en ne rendant personne responsable, coupable, de ces «tours et détours de la vilaine fille». Et tout est de la même encre, ni prises de bec, ni cris, ni larmes. Ses personnages sont issus du beau monde et négocient froidement leurs ruptures et leurs divorces. Doù léloignement, les voyages aux antipodes… si bien quon se retrouve à marcher aux accents conjugués du fantastique et du sarcastique, comme si Cendrars sétait égaré dans les marges de Swift. 

Belle leçon de séduction  Voilà pour Tours et détours de la vilaine fille, manifestement nourri des vicissitudes de la vie quotidienne, serait-ce celle dun écrivain de génie. Voilà, enfin, un homme tout à fait surprenant, donc, tout à fait génial. Rien nest, en effet, moins euphorisant que la ligne impeccablement filée. Une fêlure rend tout à coup lobjet, ou l’oeuvre, plus cher encore à nos yeux. Ainsi Mario Vargas Llosa nous offre cette fois-ci lun de ses plus beaux romans. Dailleurs, le temps de louvrir, de vous installer dedans, et déjà ce qui nétait quillusion séloigne de vous, et déjà létrange vérité des mots vous emporte au-delà de lémanant, dans un réel plus réel que la réalité, un réel que votre esprit affamé démotions recrée instantanément dès lors quà lombre se substitue la proie. Vous voilà, par conséquent, sur le déroulant glissant dune situation à lautre, dune saison à lautre. Ricardo, ce fou amoureux, depuis sa tendre enfance, de sa copine de quartier, la vilaine fille, quil na pas lâchée dune semelle jusquà sa mort, est une merveilleuse histoire damour, face à laquelle on crie «bravo» et on en redemande. Car non seulement lauteur met en scène cette chronique dun passionné face à son obsession, mais il y prend également, comme spectateurs, et nous avec lui, un plaisir inouï.
Du reste, on a peine à croire que Mario Vargas Llosa ait pu composer un roman aussi grinçant dans ses tours de magie amoureux, aussi passionnant dans ses coups de théâtre que dans ses rythmes, où vérités et mensonges se relaient et se confondent : il fouille les corps et les c
oeurs et fouette les âmes, les plaçant constamment en porte-à-faux, là où ils révéleront le plus deux-mêmes. Et lensemble est traité au triple galop, avec alacrité et grâce. Car on ne dénonce bien que ce quon aime. Comme quoi, le succès est toujours fondé sur des équivoques et des quiproquos, des «oui, mais». Cependant, quimporte, lessentiel est ailleurs, dans cette histoire dans laquelle, malgré tout, lindividu continue démerger  et de séduire. Après tout, la vie n
est-elle pas une belle leçon de séduction ?
FATHI CHARGUI 
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Tours et détours de la vilaine fille de Mario Vargas Llosa – 404 pages – Editions Gallimard – Septembre 2006
 

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