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( 31 juillet, 2010 )

histoiredelaphilosophie.jpgHistoire de la philosophie de Jean François Pradeau                La philosophie à la portée de tout le monde 

Il en est de la vie intellectuelle comme de la flamme du soldat inconnu. Il faut sans cesse la ranimer. La circulation des idées n’est régie par aucune loi naturelle. Si personne ne se dévoue pour relancer le débat ou risquer des idées neuves, l’énergie fatalement tombe et plus rien ne se passe. Or, les penseurs ne sont jamais mieux aimés que lorsqu’ils sont en pleine effervescence. Vous voyez brusquement leurs oeuvres exhibées sur les étalages des librairies et les colonnes des journaux et des revues. Inspirés par l’idée d’observation de la dualité du temps et de l’espace, les intellectuels qui, aujourd’hui, tentent d’aller au plus près de la confidence, dans cette zone d’ardeur où le balbutiement et la confession de Cassandre, ne peuvent s’empêcher de se référer à l’Antiquité : la Grande, la noble, l’exemplaire, celle-là même qui fascinait nos adolescences ! Quoi ! Cet immense domaine de stabilité, d’ordre, de beauté, administré par la philosophie et ses serviteurs engloutis dans l’ombre ? Ne serait-ce pas l’image de notre destinée ! Tant de mystères et de secrets inévitables.  Travaillant sur la réalité, l’intellectuel d’aujourd’hui ne peut que manifester l’acuité du moment. Voilà une des raisons pour laquelle le livre de Jean François Pradeau, contrairement à l’idée fort répandue qu’il n’y a plus à l’heure actuelle d’idée force, à l’instar du bouillonnement des idées au siècle dernier, consacrant son dernier livre à l’ « Histoire de la philosophie », fait l’état des lieux et énumère les idées forces de cette discipline, en guise de réanimation des débats qui nous préoccupent aujourd’hui. 

Après une période de calme relatif, de consensus et de complexité, revoilà le temps de la guerre des idées. C’est une guerre sans armes. Une bataille de mots et de valeurs. Elle se déroule sur le papier, sur les écrans et dans nos têtes. Ce sont des vérités qui s’affrontent. Mondialisation, colonialisme, République, mémoire, religion, école, nature et culture: les mots sont lâchés. Ils font l’objet de guerres de représentation de visions du monde. Nul ne sait qui seront les vainqueurs et les vaincus. Mais une chose est sûre : l’enjeu étant la conquête des esprits, la guerre des idées dans laquelle nous nous sommes replongés ne laissera pas intact notre paysage mental. On accuse notre société d’être frappée de torpeur, de condamner chacun à la solitude et de n’être qu’une course aveugle vers une destinée inimaginable. Et pourtant, on n’aura jamais inventé autant de supports à paroles, de  lieux d’échanges, d’espaces communautaires. Histoire de la philosophie ouvre le débat : Sur le marché des idées, la tendance est aux débats et à la polémique, à la publication d’essais courts, vifs, engagés. Cela annonce–t-il l’entrée dans un nouvel ordre idéologique ? Les « think tanks » proposent un modèle élitiste de la bataille des idées. Il n’empêche, une poignée d’intellectuels, armés d’un noyau d’idées–forces et de valeurs affirmées, peuvent réussir à changer le cours de l’histoire. La mondialisation est-elle une machine à appauvrir ? Une question qui s’impose, à regarder ce qui se passe de par le monde. Dans les pays riches, la mondialisation est perçue comme une machine à produire du moins–disant social. L’idée d’un inéluctable nivellement par le bas est cependant discutable. 

                          Nouveaux questionnements, nouveaux défis Les effets pervers de la victimisation est un autre thème de ce dossier : avec l’apparition des névroses de guerre lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle, l’attention des psychiatres se déplaça du traumatisme à la victime. Cette idée se serait ensuite imposée à l’ensemble de la société: chacun doit, pour exister dire sa souffrance et susciter la compassion. Si avant, on était respecté parce qu’on taisait sa souffrance, aujourd’hui on est reconnu parce qu’on la dit. Autre problématique de l’heure: La conquête des colonies a-t-elle été le creuset des crimes de masse du XXe siècle ? L’ex–colonisateur est-il raciste ? Tels sont les enjeux de la querelle qui divise les historiens de la colonisation. 

Autre registre:Que faire pour remédier à la crise de l’école ? Dans le débat qui oppose depuis longtemps les républicains partisans de la tradition, aux pédagogues, partisans d’adaptations, la voix des  tenants d’un retour en arrière bénéficie actuellement d’un fort succès médiatique:l’innovation contre la tradition, l’authenticité aux dépens du mérite.  En matière d’économie : Exaltant l’autonomie et l’épanouissement personnel sur fond d’intensification du travail, le management contemporain suscite bien des interrogations. Les valeurs qu’il invoque sont-elles le vecteur de nouvelles dominations ?Ou traduisent-elles une évolution des pratiques sociales qui dépasse la seule sphère du travail ? 

Autre sujet de questionnement: A–t–on encore besoin du concept de société pour penser les rapports sociaux ? La question divise les sociologues. Exaspérés, nombre de sociologues « classiques » trouvent  un peu facile de décréter, sur le papier, que c’en est fini de la société. Autre interrogation: Sur le devant de la scène une virulente « guerre des psys » oppose les psychanalyses aux tenants des thérapies comportementales et cognitives. En coulisse, les psychologues, dans leur pratique et leur pensée sont beaucoup plus éclectiques. Le monde des psys se distribue en un arc-en-ciel de positions très diverses. 

Autre problématique, les études sur le genre conçoivent la différence entre hommes et femmes comme une construction culturelle. Pourtant, les débats autour de la parité et de l’homoparentalité ont eu  souvent recours à la nature pour justifier certains points de vue.  Les biotechnologies menace-t-elles la nature humaine ? Clonage, techniques de procréation médicalement assistée, ingénierie génétique…, autant de nouveaux défis mais aussi de nouvelles craintes qui suscitent aujourd’hui de houleux débats. 

 Autre question préoccupante:le retour contesté de la nature humaine:l’essor des sciences de la « nature humaine » empiète–t–il  sur le domaine des sciences sociales ? On peut le penser, à voir la manière dont une partie des sciences sociales tente de se protéger de toute « naturalisation ».  Au sujet des moeurs de notre société: Le consentement suffirait-t-il à rendre licites tous les usages du sexe, ou bien l’État doit-il protéger les personnes contre elle-même ? Les préférences sexuelles n’ayant pas d’enjeu moral intrinsèque, on ne devrait ni les promouvoir, ni les interdire. Mille questionnements qui nous interpellent  en ces temps ultramodernes où la vie évolue à l’aune des progrès scientifiques et technologiques de pointe et les possibilités de nos  adaptabilités aux nouvelles distributions des cartes   politico—socialo—économico—culturelles du moment. 

FATHI CHARGUI  Histoire de la philosophie de Jean François Pradeau–800 pages— Seuil—Octobre 2009   

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