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( 29 juillet, 2010 )

ungotdemiel.bmpUn goût de miel Récit de Dominique Rousset  Voyageurs sans–papiers Voyager pour écrire. Écrire pour voyager. Pérégrinations en miettes. Les écrivains aiment-ils le périple ou seulement le mouvement ? Humer le départ plutôt que partir. L’écho de Valéry Larbaud revient en mémoire : « prête–moi ton grand bruit, ta grande allure si douce, ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée, ô train de luxe !… » Toujours cette envie de migrer, de tuer le temps par la vitesse, cette drogue du paysage qui défile, implacable, tenace comme un eczéma. Cet art d’être ailleurs, Dominique Rousset le pratique à merveille. À l’instar de Segalen ou Bougainville, ou Kerouac ou Morand, Marco polo où Phileas Fogg, conquistador nonchalant d’immobilités tactiles. La parole se divise en cinq continents  .Ce glouton optique détrousse les méridiens, affole les hémisphères, aristocrate de la rétine qui dans sa profondeur désinvolte retient la substance fugace de la vie. Sur la terre fertile que constitue la page blanche se joue l’énigme du spectacle toujours recommencé. L’Eldorado ne désarme pas. «  À force de marcher à l’aveuglette l’homme s’invente des voies de garage au fond desquelles  rouillent de vieux destins rédigés en latin  »écrit Jean Orizet dans «  Le voyageur absent  ». Le film  défile : promenades en cyclo—pousse,  en petit train, les pirogues à balancier des passeurs, les canaux sillonnés de felouques chargés d’hommes. Toute une flottille de sensations sur le qui-vive. Quelque part « le voyageur absent » note : «  Dans la brousse le silence à une odeur de peau qui court. » Prose et vers en contrepoint jouent une toccata interlope échangeant heure d’hiver contre heure d’été. Entre une barrière de corail et un désert de sel, le monde ressemble à un vaste parc de lutte pour la survie. Les lunettes d’approche de l’auteur, moelleuses et charmeuses, recèlent dans leurs lentilles des trésors de grâce continue, la légèreté à tribord, la luxuriance à babord. Et le générique redéfile : senteurs d’iode suspendues entre terre et ciel, goélettes chargées de bois de santal, baobabs sans âge, sycomores comme des arquebusiers. A l’ombre des remparts des villes de départ et des villes d’accueil des candidats à l’immigration, Dominique Rousset le nomade se garde de tout exotisme; au milieu d’un parc à la française qui aligne ses ifs impavides, ce citoyen du monde se méfie de tout cosmopolitisme, à l’heure où les grandes métropoles affûtent leurs couteaux du soir, ce guetteur nonchalant ne s’enlise jamais dans l’hédonisme. Une bougeotte incessante motorise sa plume. Dominique Rousset nous donne à voir un vaste archipel indolent où nous naviguons au jugé, trébuchant sur un vieux coolie chinois, bousculé par le simoun qui balaye les ergs. Une pluie d’aérolithes s’abat  sur le chapiteau de la nuit. Là-bas le rêve d’obtenir des papiers et la perfection de ses passeurs menteurs fait monter  les enchères. Ce journal de bord ressemble à une grande boîte de jouets qui aurait déversé ses richesses : des villes illustres ou romanesques, des bourgades perdues dans des contrées obscures, merveille pour merveille à travers le tamis d’une sensibilité délicate.                                               Voyageurs clandestins 

Histoire de vérifier que la Terre est ronde et qu’on n’a pas perdu la boule,  Dominique Rousset s’embarque pour un récit romanesque qui a davantage à voir avec une bourlingue à travers le temps qu’avec les voyages chers aux tours  «  operators  ». Les boeings glacés de toutes les compagnies du monde nous auront mis, en dix ans, face au pire des voyages métaphysiques : nu devant une mappemonde. Le temps semble déjà loin où l’on allait à Katmandou, New York, Mexico ou se mesurer au Kilimanjaro pour en rapporter des carnets de route. Voilà que chacun peut faire le tour du monde et sait, de bouche-à-oreille, que toute route, fût-elle bitumée, ramène toujours à soi–même. Ce patriarche du début du siècle, Albert Camus, n’avait-il pas écrit un jour d’intuition folle : « le voyage n’est pas un plaisir, c’est une ascèse. » Qu’importe le lieu, pourvu qu’on est l’ivresse, chante cet écrivain dont le récit au titre  qui ne ment pas  : un goût de miel. Ce qu’il cherche en feignant de parcourir le monde, c’est le voyage transcendantal, le voyage au bout de la vie et de l’âme des hommes. Évidemment, il n’a pas trompé pour cela sa plume dans le même encrier que les autres écrivains voyageurs, mais si l’on se place à l’échelle de Noé, quelle importance ? Dominique Rousset a bâti un magnifique récit, en forme de recueils de témoignages saisissants, mettant en exergue la difficulté de «  brûler  » les frontières pour la ruée vers l’or. L’auteur a cru mêler son identité à celle des autres en mélangeant son langage quitte, de temps en temps, à y perdre sa langue, face à la misère des autres et leur difficulté d’obtenir des papiers dans les pays d’accueil. Il ne faut pas non plus se laisser décourager par le désenchantement de ces candidats à l’immigration qui vous pénètrent à la lecture des cent premières pages de ce livre, car son propos s’éclaire ensuite : c’est toute l’aspiration d’une génération qui s’y exprime de manière intense, celle en passe de devenir les héros des temps modernes… Nous sommes tous des exilés temporaires. Dominique Rousset retourne de son côté sur la terre de ses ancêtres, réels ou imaginaires qu’importe, on vient tous de la même souche… À travers la mort de l’autre sous la neige ou dans la famine et la soif du désert, il réussit à rétablir la concordance des temps à travers l’espace, le seul territoire balisé qu’il reconnaisse s’appelant le langage.                                         Exilés temporaires 

Evidemment, ce n’est pas le confort sur deux cents pages. On ne peut reprocher à cet écrivain de s’être blottis dans quelques pages dûment imprimées. EIles ont mis au contraire son identité en danger. Avec quand même une quête qui effacerait  volontiers toutes les autres si elle n’échouait toujours : celle du plaisir, de la jouissance. Les uns et les autres s’amourachent avec des continents considérés comme des êtres, et vice versa. Angèle, Tarek, Lamine, Micha et Anita, tous ces héros de ce récit  tentent vainement de rompre, d’aventure en aventure, leur solitude de glace, tandis que l’auteur se laisse aller à l’impuissance métaphysique avec ces quelques destins croisés où chacun des candidats à l’immigration est mis à nu sous les projecteurs au moment de son départ, de sa ville d’origine et de son arrivée dans son pays d’accueil, avec en sourdine les causes et les circonstances de son immigration, et les conditions de son rapatriement au pays d’origine, menotté , jeté dans un vol charter comme un vulgaire sac de courrier.  Il invente ainsi un autre territoire psychologique de race mentale   et dont nous autres se font sans doute volontiers les citoyens. À propos de voyage, alors, le livre lui-même devient une étape essentielle de l’exploration, s’intégrant au récit. C’est Sisyphe marchant avec un livre en guise de pierre. À chacun sa pierre de touche, fût-elle de glace, de feu, de mémoire ou d’imaginaire. Mais le voyage à travers ce livre—même si l’on ne peut que tirer de nouveau son chapeau  à Rousset—devient vraiment une agréable escale immobile.   FATHI CHARGUI Un goût de miel—Récit de Dominique Rousset—-224 pages —Seuil —Mars 2008 

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