( 28 juillet, 2010 )

lafillequirevait2002.jpgLa Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette Roman de Stieg Larsson               Un électrochoc mi policièr mi journalistique        

Appétissant, non ? Oui, à plus d’un titre. Et si cette histoire était un véritable cauchemar ? Pour comprendre, il faut s’armer de patience pour supporter ce suspens saisissant et cette charge émotionnelle puissante qui prennent le lecteur aux tripes sans le relâcher une seconde. Naturellement, auteur et lecteurs vont s’en sortir indemnes. La suite recèle mille diablotins prêts à bondir et pleins de ressources. Un roman à tiroir où le jeu consiste à pouvoir tout expliquer en emboîtant les sorties les unes dans les autres. A ce jeu—là, Stieg Larsson bat tout le monde.   Comment raconter cette histoire sans la trahir ? Disons que Lisbeth Salander est une jeune femme mise sous tutelle judiciaire, devenue « Justicière » face aux délinquants notoires des pays de l’Est qui terrorisent les prostitués et font , au vue et su de toute la société suédoise du bénéfice sur le marché de la traite des blanches. Lisbeth Salander  est « Justicière » ou pied nickelé, l’un dans l’autre, cette héroïne du XXI° siècle fait le constat amer de l’égalité des sexes dans la société occidentale. Lisbeth Salander donne deux facettes de sa personnalité : elle est humaine avec son ancien tuteur grabataire, mais brutale avec ceux qui l’ont mal traité durant son enfance. Lisbeth Salander ne lésine pas sur les moyens pour déclarer la guerre contre les délinquants et les trafiquants de drogue, de prostitués, d’argent sale, mais elle profite aussi pour faire son miel et se sucrer en s’introduisant  dans les ordinateurs des autres. Voilà donc un avant goût de cette histoire alléchante! Signé Stieg Larsson, écrivain prolifique où l’histoire à le goût à la fois du roman littéraire moderne et du polar pur et dur. Sa trilogie de Millenium est une overdose de condensé de tours et détours de prestidigitations, mais aussi de mille tours de passe—passe des sacs à malice des grands magiciens.        

Force est de constater que Lisbeth Salander, l’héroïne de ce roman est l’incarnation moderne de Fifi Brindacier. Un personnage haut et en couleur qui a défrayé la chronique des illustrés et des livres d’aventures pour enfants dans les années 40. Qui est la fille du titre et pourquoi, et pour qui, rêve-t-elle d’un bidon d’essence et d’une allumette ?                                    Plus intense que Fifi Brindacier 

 Lisbeth Salander est sans aucun doute le personnage de polar le plus original de ces dernières années. Lisbeth Salander, c’est l’incarnation moderne et la version adulte de Fifi Brindacier, l’héroïne créée par Astrid Lindgren en 1945 et devenue populaire dans le monde entier. Fifi Brindacier est toute petite (elle a neuf ans), mais elle n’a peur de rien, elle est dotée d’une force phénoménale et dispose d’un coffre rempli de pièces d’or. Lisbeth Salander a vingt-six ans, elle mesure cent cinquante centimètres et pèse quarante-deux kilos. Personne ne la prend au sérieux, que ce soit lorsqu’elle entre dans une agence immobilière pour s’offrir un loft ou quand elle est menacée par deux bikers ventripotents bien décidés à s’amuser un peu avant de lui faire la peau. Et tout le monde a tort, car Lisbeth ne manque pas de ressources : financières tout d’abord, car comme Fifi, elle aussi a un coffre rempli de pièces d’or (plus exactement, un compte à Gibraltar lourd de trois milliards de couronnes, le fruit d’un étonnant tour de passe-passe informatique). Physiques ensuite : elle a servi de sparring partner dans un club de boxe où sa vitesse de mouvement et son sens de l’anticipation ont fait merveille. Intellectuelles enfin : dotée d’une mémoire photographique exceptionnelle, Lisbeth dénoue le théorème algébrique de Fermat en trois semaines, là où les mathématiciens se sont cassés les dents pendant trois siècles. Et elle peut pénétrer les réseaux informatiques les plus étanches, en créant notamment des copies miroir des disques durs qu’elle surveille. La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette est donc très largement centrée sur Lisbeth Salander, impliquée dans un double meurtre pour lequel elle fait office de suspecte idéale : enfant perturbée, asociale, placée dans une institution psychiatrique, violente, proche des milieux marginaux… Il ne reste plus à la police qu’à la cueillir et à classer l’affaire. Sauf qu’on n’attrape pas aussi facilement que ça Lisbeth Salander. Il est ici question des violences faites aux femmes, dans un réseau de prostitution à grande échelle entre la Suède et la Lituanie. Avant d’écrire ses romans, Stieg Larsson était rédacteur en chef d’une revue qui recensait les manifestations de fascisme ordinaire en Suède. Ses descriptions des rouages d’une rédaction et d’une enquête policière, avec ses fuites distillées en direction des médias, sont d’une vérité criante. Ce qui n’enlève rien à la fluidité et à la nervosité d’un récit qui réussit le pari d’un rythme enlevé sur une longue distance (575 pages pour le tome 1, 653 pages pour le tome 2). Autant dire qu’on en redemande : le dernier volume de la trilogie, La reine dans le palais des courants d’air est le dernier roman de Stieg Larsson, décédé d’une crise cardiaque en novembre 2004 après avoir remis les trois manuscrits à son éditeur. Il avait tout juste cinquante ans.                       Des rebondissements intenables 

Millénium, c’est le nom du magazine indépendant que son héros, Mikael Blomkvist, journaliste brillant, révolté par la complaisance de ses confrères à l’égard des puissances financières, a fondé à Stockholm avec deux associés. La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette est tout entier construit autour de ce bout de femme étonnant. Rattrapée par son passé chaotique, la discrète et sauvage Lisbeth Salander se met à dos, d’un seul coup, rien de moins que la totalité de la Suède. Ses rares amis, ceux qui, au fil des ans, ont su percer sa carapace, vont être entraînés avec elle, de gré ou de force, dans un tourbillon d’événements rocambolesques. 

Loin d’élaguer tout élément qui ne serait pas indispensable à la construction de l’intrigue, Larsson prend le temps nécessaire pour camper ses personnages, et n’hésite pas à ramener dans le champ des épisodes ou des détails que certains pourraient juger anecdotiques. L’impact des rebondissements dramatiques n’en est que plus fort. Contrairement à bien d’autres romans policiers, si efficaces soient-ils, les siens ne s’oublient pas une fois refermés. Lisbeth Salander présente elle aussi des traits communs avec un personnage d’Astrid Lindgren, et non des moindres : celui de Fifi Brindacier – même si l’on croit se rappeler que Fifi, elle, n’a jamais chevauché une Harley-Davidson, ni manié la matraque électrique contre un mafieux trafiquant de femmes. Malgré la noirceur de ses intrigues, Millénium semble devoir beaucoup à la jubilation que l’on éprouve, enfant, en voyant des héros de son âge mettre au tapis des criminels malfaisants qui avaient cru ne faire d’eux qu’une bouchée, et sans lesquels le monde s’avérerait un endroit définitivement plus accueillant. 

Histoire policière ou aventure rocambolesque, l’un dans l’autre les pieds nickelés suédois prennent le lecteur dans le tourbillon haletant d’une enquête à mille à l’heure mi—policière  mi—journalistique où tout s’imbriquent les uns  dans les autres pour notre bonheur, notre quête de suspens et nos envies d’électrochocs à 3000 volts et nos désirs de grandes émotions. Mi—innocence, mi—cynisme la fin inventive de Stieg Larsson possède quelque  chose d’acrobatique. Pas moyen de prendre une longueur d’avance sur lui, ce monsieur—là connaît trop bien son métier. FATHI CHARGUI 

La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette  Roman de Stieg Larsson—653 pages—Actes Sud—novembre 2006 

  

  

Pas de commentaires à “ ” »

Fil RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

|