( 28 juillet, 2010 )

kiffersarace.bmpKiffer sa race  Roman de Habiba Mahany 

                    Archéologie d’une cité             

Habiba Mahany est née en 1977 dans une banlieue de la région parisienne. Kiffer sa race est son premier livre. Elle a aussi fait partie du collectif qui a publié «  Chroniques d’une société annoncée ».   

L’adolescence, pour certains, est un cauchemar dont ils ne se réveillent jamais vraiment. Qu’est ce ? Un souvenir d’enfance ou l’entrée dans l’âge adulte ? Un amour interdit, une éducation intellectuelle et sentimentale ? Ou tout bonnement  les fragments d’une vie ? Ce n’est plus un thème romanesque parmi d’autres, l’adolescence, c’est une véritable invasion. d’Odile Marcel à Lucien Bodard, d’Atoine Audouard à Jean Cau, de Didier Decoin à Liliane Sichler, il est bon bec, dans l’histoire du roman, que de l’âge tendre. Tant mieux, après tout ! On connaît la vie amère et courageuse : on la retrouve dans ce roman  où un petit coquelicot  parvient à éclore dans les broussailles du désespoir et les orties d’une société qui ne fait pas de cadeaux. Tout le roman est sur ce ton de cynisme froid. Une version amère de ce que les poètes, ces amoureux de l’enfance, ont appelé le paradis perdu. Toujours attentive à la vie dans le milieu familial, Habiba Mahany  demeure une écrivaine à la recherche d’une communication Parents–Enfants. Ce roman est une découverte des points de vue et jugements de l’adolescent sur le monde qui l’entoure et sur les parents. Un constat clair à partir de recherches et d’enquêtes récentes qui révèlent une évolution sociale. Un ouvrage grand public qui fait le point sur la vie familiale dans la situation sociale actuelle. 

Il y a plusieurs manières de résumer un livre. On peut se contenter, par exemple  , d’évoquer un certain groupe formé de Sabrina, Linda, Adam, Alphonse…  Collégiens mais aussi Voisins de quartier qui se prêtent à une compétition de bon enfant en se partageant le même bonheur et le même malheur de la vie de tous les jours. Et on aura rien dit de  «  Kiffer sa race  », le premier roman très troublant de Habiba Mahany. L’essentiel ? Eh bien, il réside dans une écriture d’une fermeté, d’une densité, d’une maturité extrême qui frappe, venant d’une débutante. À trente ans, cette jeune femme à la tête bien faite n’a pas choisi la facilité. Elle décrit chaque  personnage avec une minutie très calculée. Aligne les scènes et les gestes non sans maniérisme. La rigueur, on la trouvera dans cette écriture à la fois fine,  précieuse, savamment descriptive qui rend formidablement attachants des personnages doués d’âme. 

                                           La quête de l’identité 

Une analyse sociologique d’une cité d’Argenteuil, mais celle-ci n’est ni celle d’une enfant perdue du siècle, ni celle d’une jeune bourgeoise en rupture de ban. Sabrina, fille de la banlieue, d’un père ouvrier, d’une mère tenant la barre, malgré tout. EIle pourrait jouer à Zola version Argenteuil 2008. Mais son témoignage, adressé comme une lettre d’amour à sa mère, son entourage, claque comme une gifle, un message comme une bouteille à la mer, écrit comment on parle dans la rue, Argot parisien, arabe, verlan, anglicismes se côtoient et se bousculent   dans une bienheureuse cohabitation littéraire. Pour compléter le tout, ci et là, des mots en voie de disparition  employés de façon décalée par rapport à leur sens d’origine tel ce jouissif «  carabistouille  » ou «  elle sait décidément pas trier le bon gars de l’ivresse des sens.  ». C’est coloré, cru parfois, vif et rythmé.   Un style qui convient bien à Sabrina, à son grand cœur mâtiné de   rugosité. A ses emportements, à son intransigeance. 

L’efficacité est sans doute au bout du chemin. De parents nés en Algérie, élevée en France, Sabrina est mal malaise dans une famille dont elle refuse l’autorité du grand frère. Ce roman de la quête, de la fuite, de l’exil dans une ville souterraine, possède à la fois une vertu documentaire et un souffle de poésie vagabonde. Alliant les dons d’observatrice dont fait déjà preuve Sabrina ou les algériennes au square à des préoccupations toutes personnelles, Habiba Mahany nous donne à la fois un vrai roman et un roman vrai. Sans fioritures stylistiques, mais avec un sens aigu des dialogues saisis au vif, l’aventure de Sabrina charrie les enseignes en toc  du monde moderne. Sur elle, se cristallisent les espoirs et les angoisses d’une génération flouée. Zazie version 2008 s’appelle Sabrina. Elle fauche dans les grandes surfaces, prête les pires fantasmes à ses proches, supporte avec abnégation une maman aigrie et un frère autoritaire, file en Argenteuil avec toute la famille avant de connaître la vérité de sa vérité à la fin du roman. La désillusion est nécessaire, tonique. Elle ne conduit pas obligatoirement, comme certains se plaisent aujourd’hui à le croire, à l’autodestruction, au néant. C’est au contraire un passage, une rupture salutaire, une plate-forme spirituelle à partir de laquelle peut se fonder une espérance nouvelle, verticale, seule susceptible d’une confrontation véritable et durable avec l’absolu. À l’heure où d’aucuns revenus de tous les systèmes se font un nom dans l’exploitation du désenchantement, il faut lire ce livre optimiste qui dévoile fort subtilement la dynamique positive de la désillusion, condition sine qua non de l’éveil aux vérités éternelles qui sommeillent en chacun de nous. Drôle, légère et gravissime tout à la fois, Habiba Mahany nous embarque à toute allure dans cette mini croisière très actuelle. On croit en son héroïne et à ses parents fous–fous  parce que son langage peigné dans le sens de l’air du temps fait mouche et ses dialogues acides des étincelles. Un régal  ! Un vrai roman «  branché  » : on y cause des choses de la vie d’aujourd’hui, d’ici et maintenant, d’une actualité brûlante, de groupies, et de «  has been  »,on passe du coq à l’âne(du coca—light disait un de ses personnages), on fait même de la super–poésie, dans le genre  : Ça, c’est de la littérature d’époque ! Et quel titre: «  Kiffer sa race  » ! Et quels personnages sympas et bien campés, ces jeunes gens des années 2008 !  

                         Farfouilleuse de truffes langagières 

Il y a pourtant une élégance de style, une finesse de ton, une allégresse narrative assez rares dans ce roman où l’écrivaine décrit l’amour à retardement d’une jeune élève pour son entourage. L’éveil de sentiment confus aussi bien qu’une nuit d’insomnie dans une famille de mère poule et d’un frère rustre nous valent autant de moments d’émotion que d’humour. Ils nous font rappeler que l’auteur se soit savamment  livrée au jeu de l’écriture : sous sa plume, elle devient confession   précieuse. Cette farfouilleuse de truffes langagières est une écrivaine qui ferraille ses expressions, laboure le style convenu de l’introspection, sème quelques images inoubliables avant de ramasser dans une gerbe de sensations sa moisson de souvenirs inventés. Une belle récolte, en vérité, un événement. Voici des pages à fouler comme le sol d’un verger, en redoublant de circonscription vis-à-vis des fruits égarés. Voici des mots où se réfugier comme en une auberge. Voici des images braseros pour se repérer dans la nuit du langage. L’auteur tisse tout doucement aujourd’hui une originale partition de vocables où le filament froid de l’expression s’éveille sous l’influx d’une ponctuation à la fois secrète et lancinante. Sur le fil tendu de la vie, l’auteur fait se rejoindre les funambules d’aujourd’hui, voyageurs fouillant la mort sur la corde de l’inconnu. L’idée est d’elle, et l’auteur la traite avec un style poétique, précieux, riche. 

Est-ce à dire que Françoise Sagan y reconnaîtra aussi l’une de ses filles ? On le souhaiterait. Avec l’écriture soyeuse et avec l’évident souci de marquer ses personnages au fer de son époque. L’auteur a retenu quelques belles leçons de la bonne dame des années cinquante: qu’on ne guérit jamais totalement des blessures de la vie. Et qu’à trop frotter son coeur à tous les murs de rencontre, on se griffe pour l’éternité en tremblante. Ces leçons de chose font assurément les personnages fragiles et les histoires douloureuses. Mais c’est souvent ainsi que l’on construit de bon roman. Le lecteur exigeant pourra, lui, reconnaître d’emblée, sous l’apparente rigidité du propos, les prémices très prometteurs d’une écrivaine de talent. 

FATHI CHARGUI 

Kiffer sa race Roman de Habiba Mahany 

—249pages—JCLattès—Février 2008 

 

 

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