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( 31 juillet, 2010 )

histoiredelaphilosophie.jpgHistoire de la philosophie de Jean François Pradeau                La philosophie à la portée de tout le monde 

Il en est de la vie intellectuelle comme de la flamme du soldat inconnu. Il faut sans cesse la ranimer. La circulation des idées n’est régie par aucune loi naturelle. Si personne ne se dévoue pour relancer le débat ou risquer des idées neuves, l’énergie fatalement tombe et plus rien ne se passe. Or, les penseurs ne sont jamais mieux aimés que lorsqu’ils sont en pleine effervescence. Vous voyez brusquement leurs oeuvres exhibées sur les étalages des librairies et les colonnes des journaux et des revues. Inspirés par l’idée d’observation de la dualité du temps et de l’espace, les intellectuels qui, aujourd’hui, tentent d’aller au plus près de la confidence, dans cette zone d’ardeur où le balbutiement et la confession de Cassandre, ne peuvent s’empêcher de se référer à l’Antiquité : la Grande, la noble, l’exemplaire, celle-là même qui fascinait nos adolescences ! Quoi ! Cet immense domaine de stabilité, d’ordre, de beauté, administré par la philosophie et ses serviteurs engloutis dans l’ombre ? Ne serait-ce pas l’image de notre destinée ! Tant de mystères et de secrets inévitables.  Travaillant sur la réalité, l’intellectuel d’aujourd’hui ne peut que manifester l’acuité du moment. Voilà une des raisons pour laquelle le livre de Jean François Pradeau, contrairement à l’idée fort répandue qu’il n’y a plus à l’heure actuelle d’idée force, à l’instar du bouillonnement des idées au siècle dernier, consacrant son dernier livre à l’ « Histoire de la philosophie », fait l’état des lieux et énumère les idées forces de cette discipline, en guise de réanimation des débats qui nous préoccupent aujourd’hui. 

Après une période de calme relatif, de consensus et de complexité, revoilà le temps de la guerre des idées. C’est une guerre sans armes. Une bataille de mots et de valeurs. Elle se déroule sur le papier, sur les écrans et dans nos têtes. Ce sont des vérités qui s’affrontent. Mondialisation, colonialisme, République, mémoire, religion, école, nature et culture: les mots sont lâchés. Ils font l’objet de guerres de représentation de visions du monde. Nul ne sait qui seront les vainqueurs et les vaincus. Mais une chose est sûre : l’enjeu étant la conquête des esprits, la guerre des idées dans laquelle nous nous sommes replongés ne laissera pas intact notre paysage mental. On accuse notre société d’être frappée de torpeur, de condamner chacun à la solitude et de n’être qu’une course aveugle vers une destinée inimaginable. Et pourtant, on n’aura jamais inventé autant de supports à paroles, de  lieux d’échanges, d’espaces communautaires. Histoire de la philosophie ouvre le débat : Sur le marché des idées, la tendance est aux débats et à la polémique, à la publication d’essais courts, vifs, engagés. Cela annonce–t-il l’entrée dans un nouvel ordre idéologique ? Les « think tanks » proposent un modèle élitiste de la bataille des idées. Il n’empêche, une poignée d’intellectuels, armés d’un noyau d’idées–forces et de valeurs affirmées, peuvent réussir à changer le cours de l’histoire. La mondialisation est-elle une machine à appauvrir ? Une question qui s’impose, à regarder ce qui se passe de par le monde. Dans les pays riches, la mondialisation est perçue comme une machine à produire du moins–disant social. L’idée d’un inéluctable nivellement par le bas est cependant discutable. 

                          Nouveaux questionnements, nouveaux défis Les effets pervers de la victimisation est un autre thème de ce dossier : avec l’apparition des névroses de guerre lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle, l’attention des psychiatres se déplaça du traumatisme à la victime. Cette idée se serait ensuite imposée à l’ensemble de la société: chacun doit, pour exister dire sa souffrance et susciter la compassion. Si avant, on était respecté parce qu’on taisait sa souffrance, aujourd’hui on est reconnu parce qu’on la dit. Autre problématique de l’heure: La conquête des colonies a-t-elle été le creuset des crimes de masse du XXe siècle ? L’ex–colonisateur est-il raciste ? Tels sont les enjeux de la querelle qui divise les historiens de la colonisation. 

Autre registre:Que faire pour remédier à la crise de l’école ? Dans le débat qui oppose depuis longtemps les républicains partisans de la tradition, aux pédagogues, partisans d’adaptations, la voix des  tenants d’un retour en arrière bénéficie actuellement d’un fort succès médiatique:l’innovation contre la tradition, l’authenticité aux dépens du mérite.  En matière d’économie : Exaltant l’autonomie et l’épanouissement personnel sur fond d’intensification du travail, le management contemporain suscite bien des interrogations. Les valeurs qu’il invoque sont-elles le vecteur de nouvelles dominations ?Ou traduisent-elles une évolution des pratiques sociales qui dépasse la seule sphère du travail ? 

Autre sujet de questionnement: A–t–on encore besoin du concept de société pour penser les rapports sociaux ? La question divise les sociologues. Exaspérés, nombre de sociologues « classiques » trouvent  un peu facile de décréter, sur le papier, que c’en est fini de la société. Autre interrogation: Sur le devant de la scène une virulente « guerre des psys » oppose les psychanalyses aux tenants des thérapies comportementales et cognitives. En coulisse, les psychologues, dans leur pratique et leur pensée sont beaucoup plus éclectiques. Le monde des psys se distribue en un arc-en-ciel de positions très diverses. 

Autre problématique, les études sur le genre conçoivent la différence entre hommes et femmes comme une construction culturelle. Pourtant, les débats autour de la parité et de l’homoparentalité ont eu  souvent recours à la nature pour justifier certains points de vue.  Les biotechnologies menace-t-elles la nature humaine ? Clonage, techniques de procréation médicalement assistée, ingénierie génétique…, autant de nouveaux défis mais aussi de nouvelles craintes qui suscitent aujourd’hui de houleux débats. 

 Autre question préoccupante:le retour contesté de la nature humaine:l’essor des sciences de la « nature humaine » empiète–t–il  sur le domaine des sciences sociales ? On peut le penser, à voir la manière dont une partie des sciences sociales tente de se protéger de toute « naturalisation ».  Au sujet des moeurs de notre société: Le consentement suffirait-t-il à rendre licites tous les usages du sexe, ou bien l’État doit-il protéger les personnes contre elle-même ? Les préférences sexuelles n’ayant pas d’enjeu moral intrinsèque, on ne devrait ni les promouvoir, ni les interdire. Mille questionnements qui nous interpellent  en ces temps ultramodernes où la vie évolue à l’aune des progrès scientifiques et technologiques de pointe et les possibilités de nos  adaptabilités aux nouvelles distributions des cartes   politico—socialo—économico—culturelles du moment. 

FATHI CHARGUI  Histoire de la philosophie de Jean François Pradeau–800 pages— Seuil—Octobre 2009   

( 29 juillet, 2010 )

ungotdemiel.bmpUn goût de miel Récit de Dominique Rousset  Voyageurs sans–papiers Voyager pour écrire. Écrire pour voyager. Pérégrinations en miettes. Les écrivains aiment-ils le périple ou seulement le mouvement ? Humer le départ plutôt que partir. L’écho de Valéry Larbaud revient en mémoire : « prête–moi ton grand bruit, ta grande allure si douce, ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée, ô train de luxe !… » Toujours cette envie de migrer, de tuer le temps par la vitesse, cette drogue du paysage qui défile, implacable, tenace comme un eczéma. Cet art d’être ailleurs, Dominique Rousset le pratique à merveille. À l’instar de Segalen ou Bougainville, ou Kerouac ou Morand, Marco polo où Phileas Fogg, conquistador nonchalant d’immobilités tactiles. La parole se divise en cinq continents  .Ce glouton optique détrousse les méridiens, affole les hémisphères, aristocrate de la rétine qui dans sa profondeur désinvolte retient la substance fugace de la vie. Sur la terre fertile que constitue la page blanche se joue l’énigme du spectacle toujours recommencé. L’Eldorado ne désarme pas. «  À force de marcher à l’aveuglette l’homme s’invente des voies de garage au fond desquelles  rouillent de vieux destins rédigés en latin  »écrit Jean Orizet dans «  Le voyageur absent  ». Le film  défile : promenades en cyclo—pousse,  en petit train, les pirogues à balancier des passeurs, les canaux sillonnés de felouques chargés d’hommes. Toute une flottille de sensations sur le qui-vive. Quelque part « le voyageur absent » note : «  Dans la brousse le silence à une odeur de peau qui court. » Prose et vers en contrepoint jouent une toccata interlope échangeant heure d’hiver contre heure d’été. Entre une barrière de corail et un désert de sel, le monde ressemble à un vaste parc de lutte pour la survie. Les lunettes d’approche de l’auteur, moelleuses et charmeuses, recèlent dans leurs lentilles des trésors de grâce continue, la légèreté à tribord, la luxuriance à babord. Et le générique redéfile : senteurs d’iode suspendues entre terre et ciel, goélettes chargées de bois de santal, baobabs sans âge, sycomores comme des arquebusiers. A l’ombre des remparts des villes de départ et des villes d’accueil des candidats à l’immigration, Dominique Rousset le nomade se garde de tout exotisme; au milieu d’un parc à la française qui aligne ses ifs impavides, ce citoyen du monde se méfie de tout cosmopolitisme, à l’heure où les grandes métropoles affûtent leurs couteaux du soir, ce guetteur nonchalant ne s’enlise jamais dans l’hédonisme. Une bougeotte incessante motorise sa plume. Dominique Rousset nous donne à voir un vaste archipel indolent où nous naviguons au jugé, trébuchant sur un vieux coolie chinois, bousculé par le simoun qui balaye les ergs. Une pluie d’aérolithes s’abat  sur le chapiteau de la nuit. Là-bas le rêve d’obtenir des papiers et la perfection de ses passeurs menteurs fait monter  les enchères. Ce journal de bord ressemble à une grande boîte de jouets qui aurait déversé ses richesses : des villes illustres ou romanesques, des bourgades perdues dans des contrées obscures, merveille pour merveille à travers le tamis d’une sensibilité délicate.                                               Voyageurs clandestins 

Histoire de vérifier que la Terre est ronde et qu’on n’a pas perdu la boule,  Dominique Rousset s’embarque pour un récit romanesque qui a davantage à voir avec une bourlingue à travers le temps qu’avec les voyages chers aux tours  «  operators  ». Les boeings glacés de toutes les compagnies du monde nous auront mis, en dix ans, face au pire des voyages métaphysiques : nu devant une mappemonde. Le temps semble déjà loin où l’on allait à Katmandou, New York, Mexico ou se mesurer au Kilimanjaro pour en rapporter des carnets de route. Voilà que chacun peut faire le tour du monde et sait, de bouche-à-oreille, que toute route, fût-elle bitumée, ramène toujours à soi–même. Ce patriarche du début du siècle, Albert Camus, n’avait-il pas écrit un jour d’intuition folle : « le voyage n’est pas un plaisir, c’est une ascèse. » Qu’importe le lieu, pourvu qu’on est l’ivresse, chante cet écrivain dont le récit au titre  qui ne ment pas  : un goût de miel. Ce qu’il cherche en feignant de parcourir le monde, c’est le voyage transcendantal, le voyage au bout de la vie et de l’âme des hommes. Évidemment, il n’a pas trompé pour cela sa plume dans le même encrier que les autres écrivains voyageurs, mais si l’on se place à l’échelle de Noé, quelle importance ? Dominique Rousset a bâti un magnifique récit, en forme de recueils de témoignages saisissants, mettant en exergue la difficulté de «  brûler  » les frontières pour la ruée vers l’or. L’auteur a cru mêler son identité à celle des autres en mélangeant son langage quitte, de temps en temps, à y perdre sa langue, face à la misère des autres et leur difficulté d’obtenir des papiers dans les pays d’accueil. Il ne faut pas non plus se laisser décourager par le désenchantement de ces candidats à l’immigration qui vous pénètrent à la lecture des cent premières pages de ce livre, car son propos s’éclaire ensuite : c’est toute l’aspiration d’une génération qui s’y exprime de manière intense, celle en passe de devenir les héros des temps modernes… Nous sommes tous des exilés temporaires. Dominique Rousset retourne de son côté sur la terre de ses ancêtres, réels ou imaginaires qu’importe, on vient tous de la même souche… À travers la mort de l’autre sous la neige ou dans la famine et la soif du désert, il réussit à rétablir la concordance des temps à travers l’espace, le seul territoire balisé qu’il reconnaisse s’appelant le langage.                                         Exilés temporaires 

Evidemment, ce n’est pas le confort sur deux cents pages. On ne peut reprocher à cet écrivain de s’être blottis dans quelques pages dûment imprimées. EIles ont mis au contraire son identité en danger. Avec quand même une quête qui effacerait  volontiers toutes les autres si elle n’échouait toujours : celle du plaisir, de la jouissance. Les uns et les autres s’amourachent avec des continents considérés comme des êtres, et vice versa. Angèle, Tarek, Lamine, Micha et Anita, tous ces héros de ce récit  tentent vainement de rompre, d’aventure en aventure, leur solitude de glace, tandis que l’auteur se laisse aller à l’impuissance métaphysique avec ces quelques destins croisés où chacun des candidats à l’immigration est mis à nu sous les projecteurs au moment de son départ, de sa ville d’origine et de son arrivée dans son pays d’accueil, avec en sourdine les causes et les circonstances de son immigration, et les conditions de son rapatriement au pays d’origine, menotté , jeté dans un vol charter comme un vulgaire sac de courrier.  Il invente ainsi un autre territoire psychologique de race mentale   et dont nous autres se font sans doute volontiers les citoyens. À propos de voyage, alors, le livre lui-même devient une étape essentielle de l’exploration, s’intégrant au récit. C’est Sisyphe marchant avec un livre en guise de pierre. À chacun sa pierre de touche, fût-elle de glace, de feu, de mémoire ou d’imaginaire. Mais le voyage à travers ce livre—même si l’on ne peut que tirer de nouveau son chapeau  à Rousset—devient vraiment une agréable escale immobile.   FATHI CHARGUI Un goût de miel—Récit de Dominique Rousset—-224 pages —Seuil —Mars 2008 

( 28 juillet, 2010 )

kiffersarace.bmpKiffer sa race  Roman de Habiba Mahany 

                    Archéologie d’une cité             

Habiba Mahany est née en 1977 dans une banlieue de la région parisienne. Kiffer sa race est son premier livre. Elle a aussi fait partie du collectif qui a publié «  Chroniques d’une société annoncée ».   

L’adolescence, pour certains, est un cauchemar dont ils ne se réveillent jamais vraiment. Qu’est ce ? Un souvenir d’enfance ou l’entrée dans l’âge adulte ? Un amour interdit, une éducation intellectuelle et sentimentale ? Ou tout bonnement  les fragments d’une vie ? Ce n’est plus un thème romanesque parmi d’autres, l’adolescence, c’est une véritable invasion. d’Odile Marcel à Lucien Bodard, d’Atoine Audouard à Jean Cau, de Didier Decoin à Liliane Sichler, il est bon bec, dans l’histoire du roman, que de l’âge tendre. Tant mieux, après tout ! On connaît la vie amère et courageuse : on la retrouve dans ce roman  où un petit coquelicot  parvient à éclore dans les broussailles du désespoir et les orties d’une société qui ne fait pas de cadeaux. Tout le roman est sur ce ton de cynisme froid. Une version amère de ce que les poètes, ces amoureux de l’enfance, ont appelé le paradis perdu. Toujours attentive à la vie dans le milieu familial, Habiba Mahany  demeure une écrivaine à la recherche d’une communication Parents–Enfants. Ce roman est une découverte des points de vue et jugements de l’adolescent sur le monde qui l’entoure et sur les parents. Un constat clair à partir de recherches et d’enquêtes récentes qui révèlent une évolution sociale. Un ouvrage grand public qui fait le point sur la vie familiale dans la situation sociale actuelle. 

Il y a plusieurs manières de résumer un livre. On peut se contenter, par exemple  , d’évoquer un certain groupe formé de Sabrina, Linda, Adam, Alphonse…  Collégiens mais aussi Voisins de quartier qui se prêtent à une compétition de bon enfant en se partageant le même bonheur et le même malheur de la vie de tous les jours. Et on aura rien dit de  «  Kiffer sa race  », le premier roman très troublant de Habiba Mahany. L’essentiel ? Eh bien, il réside dans une écriture d’une fermeté, d’une densité, d’une maturité extrême qui frappe, venant d’une débutante. À trente ans, cette jeune femme à la tête bien faite n’a pas choisi la facilité. Elle décrit chaque  personnage avec une minutie très calculée. Aligne les scènes et les gestes non sans maniérisme. La rigueur, on la trouvera dans cette écriture à la fois fine,  précieuse, savamment descriptive qui rend formidablement attachants des personnages doués d’âme. 

                                           La quête de l’identité 

Une analyse sociologique d’une cité d’Argenteuil, mais celle-ci n’est ni celle d’une enfant perdue du siècle, ni celle d’une jeune bourgeoise en rupture de ban. Sabrina, fille de la banlieue, d’un père ouvrier, d’une mère tenant la barre, malgré tout. EIle pourrait jouer à Zola version Argenteuil 2008. Mais son témoignage, adressé comme une lettre d’amour à sa mère, son entourage, claque comme une gifle, un message comme une bouteille à la mer, écrit comment on parle dans la rue, Argot parisien, arabe, verlan, anglicismes se côtoient et se bousculent   dans une bienheureuse cohabitation littéraire. Pour compléter le tout, ci et là, des mots en voie de disparition  employés de façon décalée par rapport à leur sens d’origine tel ce jouissif «  carabistouille  » ou «  elle sait décidément pas trier le bon gars de l’ivresse des sens.  ». C’est coloré, cru parfois, vif et rythmé.   Un style qui convient bien à Sabrina, à son grand cœur mâtiné de   rugosité. A ses emportements, à son intransigeance. 

L’efficacité est sans doute au bout du chemin. De parents nés en Algérie, élevée en France, Sabrina est mal malaise dans une famille dont elle refuse l’autorité du grand frère. Ce roman de la quête, de la fuite, de l’exil dans une ville souterraine, possède à la fois une vertu documentaire et un souffle de poésie vagabonde. Alliant les dons d’observatrice dont fait déjà preuve Sabrina ou les algériennes au square à des préoccupations toutes personnelles, Habiba Mahany nous donne à la fois un vrai roman et un roman vrai. Sans fioritures stylistiques, mais avec un sens aigu des dialogues saisis au vif, l’aventure de Sabrina charrie les enseignes en toc  du monde moderne. Sur elle, se cristallisent les espoirs et les angoisses d’une génération flouée. Zazie version 2008 s’appelle Sabrina. Elle fauche dans les grandes surfaces, prête les pires fantasmes à ses proches, supporte avec abnégation une maman aigrie et un frère autoritaire, file en Argenteuil avec toute la famille avant de connaître la vérité de sa vérité à la fin du roman. La désillusion est nécessaire, tonique. Elle ne conduit pas obligatoirement, comme certains se plaisent aujourd’hui à le croire, à l’autodestruction, au néant. C’est au contraire un passage, une rupture salutaire, une plate-forme spirituelle à partir de laquelle peut se fonder une espérance nouvelle, verticale, seule susceptible d’une confrontation véritable et durable avec l’absolu. À l’heure où d’aucuns revenus de tous les systèmes se font un nom dans l’exploitation du désenchantement, il faut lire ce livre optimiste qui dévoile fort subtilement la dynamique positive de la désillusion, condition sine qua non de l’éveil aux vérités éternelles qui sommeillent en chacun de nous. Drôle, légère et gravissime tout à la fois, Habiba Mahany nous embarque à toute allure dans cette mini croisière très actuelle. On croit en son héroïne et à ses parents fous–fous  parce que son langage peigné dans le sens de l’air du temps fait mouche et ses dialogues acides des étincelles. Un régal  ! Un vrai roman «  branché  » : on y cause des choses de la vie d’aujourd’hui, d’ici et maintenant, d’une actualité brûlante, de groupies, et de «  has been  »,on passe du coq à l’âne(du coca—light disait un de ses personnages), on fait même de la super–poésie, dans le genre  : Ça, c’est de la littérature d’époque ! Et quel titre: «  Kiffer sa race  » ! Et quels personnages sympas et bien campés, ces jeunes gens des années 2008 !  

                         Farfouilleuse de truffes langagières 

Il y a pourtant une élégance de style, une finesse de ton, une allégresse narrative assez rares dans ce roman où l’écrivaine décrit l’amour à retardement d’une jeune élève pour son entourage. L’éveil de sentiment confus aussi bien qu’une nuit d’insomnie dans une famille de mère poule et d’un frère rustre nous valent autant de moments d’émotion que d’humour. Ils nous font rappeler que l’auteur se soit savamment  livrée au jeu de l’écriture : sous sa plume, elle devient confession   précieuse. Cette farfouilleuse de truffes langagières est une écrivaine qui ferraille ses expressions, laboure le style convenu de l’introspection, sème quelques images inoubliables avant de ramasser dans une gerbe de sensations sa moisson de souvenirs inventés. Une belle récolte, en vérité, un événement. Voici des pages à fouler comme le sol d’un verger, en redoublant de circonscription vis-à-vis des fruits égarés. Voici des mots où se réfugier comme en une auberge. Voici des images braseros pour se repérer dans la nuit du langage. L’auteur tisse tout doucement aujourd’hui une originale partition de vocables où le filament froid de l’expression s’éveille sous l’influx d’une ponctuation à la fois secrète et lancinante. Sur le fil tendu de la vie, l’auteur fait se rejoindre les funambules d’aujourd’hui, voyageurs fouillant la mort sur la corde de l’inconnu. L’idée est d’elle, et l’auteur la traite avec un style poétique, précieux, riche. 

Est-ce à dire que Françoise Sagan y reconnaîtra aussi l’une de ses filles ? On le souhaiterait. Avec l’écriture soyeuse et avec l’évident souci de marquer ses personnages au fer de son époque. L’auteur a retenu quelques belles leçons de la bonne dame des années cinquante: qu’on ne guérit jamais totalement des blessures de la vie. Et qu’à trop frotter son coeur à tous les murs de rencontre, on se griffe pour l’éternité en tremblante. Ces leçons de chose font assurément les personnages fragiles et les histoires douloureuses. Mais c’est souvent ainsi que l’on construit de bon roman. Le lecteur exigeant pourra, lui, reconnaître d’emblée, sous l’apparente rigidité du propos, les prémices très prometteurs d’une écrivaine de talent. 

FATHI CHARGUI 

Kiffer sa race Roman de Habiba Mahany 

—249pages—JCLattès—Février 2008 

 

 

( 28 juillet, 2010 )

lafillequirevait2002.jpgLa Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette Roman de Stieg Larsson               Un électrochoc mi policièr mi journalistique        

Appétissant, non ? Oui, à plus d’un titre. Et si cette histoire était un véritable cauchemar ? Pour comprendre, il faut s’armer de patience pour supporter ce suspens saisissant et cette charge émotionnelle puissante qui prennent le lecteur aux tripes sans le relâcher une seconde. Naturellement, auteur et lecteurs vont s’en sortir indemnes. La suite recèle mille diablotins prêts à bondir et pleins de ressources. Un roman à tiroir où le jeu consiste à pouvoir tout expliquer en emboîtant les sorties les unes dans les autres. A ce jeu—là, Stieg Larsson bat tout le monde.   Comment raconter cette histoire sans la trahir ? Disons que Lisbeth Salander est une jeune femme mise sous tutelle judiciaire, devenue « Justicière » face aux délinquants notoires des pays de l’Est qui terrorisent les prostitués et font , au vue et su de toute la société suédoise du bénéfice sur le marché de la traite des blanches. Lisbeth Salander  est « Justicière » ou pied nickelé, l’un dans l’autre, cette héroïne du XXI° siècle fait le constat amer de l’égalité des sexes dans la société occidentale. Lisbeth Salander donne deux facettes de sa personnalité : elle est humaine avec son ancien tuteur grabataire, mais brutale avec ceux qui l’ont mal traité durant son enfance. Lisbeth Salander ne lésine pas sur les moyens pour déclarer la guerre contre les délinquants et les trafiquants de drogue, de prostitués, d’argent sale, mais elle profite aussi pour faire son miel et se sucrer en s’introduisant  dans les ordinateurs des autres. Voilà donc un avant goût de cette histoire alléchante! Signé Stieg Larsson, écrivain prolifique où l’histoire à le goût à la fois du roman littéraire moderne et du polar pur et dur. Sa trilogie de Millenium est une overdose de condensé de tours et détours de prestidigitations, mais aussi de mille tours de passe—passe des sacs à malice des grands magiciens.        

Force est de constater que Lisbeth Salander, l’héroïne de ce roman est l’incarnation moderne de Fifi Brindacier. Un personnage haut et en couleur qui a défrayé la chronique des illustrés et des livres d’aventures pour enfants dans les années 40. Qui est la fille du titre et pourquoi, et pour qui, rêve-t-elle d’un bidon d’essence et d’une allumette ?                                    Plus intense que Fifi Brindacier 

 Lisbeth Salander est sans aucun doute le personnage de polar le plus original de ces dernières années. Lisbeth Salander, c’est l’incarnation moderne et la version adulte de Fifi Brindacier, l’héroïne créée par Astrid Lindgren en 1945 et devenue populaire dans le monde entier. Fifi Brindacier est toute petite (elle a neuf ans), mais elle n’a peur de rien, elle est dotée d’une force phénoménale et dispose d’un coffre rempli de pièces d’or. Lisbeth Salander a vingt-six ans, elle mesure cent cinquante centimètres et pèse quarante-deux kilos. Personne ne la prend au sérieux, que ce soit lorsqu’elle entre dans une agence immobilière pour s’offrir un loft ou quand elle est menacée par deux bikers ventripotents bien décidés à s’amuser un peu avant de lui faire la peau. Et tout le monde a tort, car Lisbeth ne manque pas de ressources : financières tout d’abord, car comme Fifi, elle aussi a un coffre rempli de pièces d’or (plus exactement, un compte à Gibraltar lourd de trois milliards de couronnes, le fruit d’un étonnant tour de passe-passe informatique). Physiques ensuite : elle a servi de sparring partner dans un club de boxe où sa vitesse de mouvement et son sens de l’anticipation ont fait merveille. Intellectuelles enfin : dotée d’une mémoire photographique exceptionnelle, Lisbeth dénoue le théorème algébrique de Fermat en trois semaines, là où les mathématiciens se sont cassés les dents pendant trois siècles. Et elle peut pénétrer les réseaux informatiques les plus étanches, en créant notamment des copies miroir des disques durs qu’elle surveille. La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette est donc très largement centrée sur Lisbeth Salander, impliquée dans un double meurtre pour lequel elle fait office de suspecte idéale : enfant perturbée, asociale, placée dans une institution psychiatrique, violente, proche des milieux marginaux… Il ne reste plus à la police qu’à la cueillir et à classer l’affaire. Sauf qu’on n’attrape pas aussi facilement que ça Lisbeth Salander. Il est ici question des violences faites aux femmes, dans un réseau de prostitution à grande échelle entre la Suède et la Lituanie. Avant d’écrire ses romans, Stieg Larsson était rédacteur en chef d’une revue qui recensait les manifestations de fascisme ordinaire en Suède. Ses descriptions des rouages d’une rédaction et d’une enquête policière, avec ses fuites distillées en direction des médias, sont d’une vérité criante. Ce qui n’enlève rien à la fluidité et à la nervosité d’un récit qui réussit le pari d’un rythme enlevé sur une longue distance (575 pages pour le tome 1, 653 pages pour le tome 2). Autant dire qu’on en redemande : le dernier volume de la trilogie, La reine dans le palais des courants d’air est le dernier roman de Stieg Larsson, décédé d’une crise cardiaque en novembre 2004 après avoir remis les trois manuscrits à son éditeur. Il avait tout juste cinquante ans.                       Des rebondissements intenables 

Millénium, c’est le nom du magazine indépendant que son héros, Mikael Blomkvist, journaliste brillant, révolté par la complaisance de ses confrères à l’égard des puissances financières, a fondé à Stockholm avec deux associés. La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette est tout entier construit autour de ce bout de femme étonnant. Rattrapée par son passé chaotique, la discrète et sauvage Lisbeth Salander se met à dos, d’un seul coup, rien de moins que la totalité de la Suède. Ses rares amis, ceux qui, au fil des ans, ont su percer sa carapace, vont être entraînés avec elle, de gré ou de force, dans un tourbillon d’événements rocambolesques. 

Loin d’élaguer tout élément qui ne serait pas indispensable à la construction de l’intrigue, Larsson prend le temps nécessaire pour camper ses personnages, et n’hésite pas à ramener dans le champ des épisodes ou des détails que certains pourraient juger anecdotiques. L’impact des rebondissements dramatiques n’en est que plus fort. Contrairement à bien d’autres romans policiers, si efficaces soient-ils, les siens ne s’oublient pas une fois refermés. Lisbeth Salander présente elle aussi des traits communs avec un personnage d’Astrid Lindgren, et non des moindres : celui de Fifi Brindacier – même si l’on croit se rappeler que Fifi, elle, n’a jamais chevauché une Harley-Davidson, ni manié la matraque électrique contre un mafieux trafiquant de femmes. Malgré la noirceur de ses intrigues, Millénium semble devoir beaucoup à la jubilation que l’on éprouve, enfant, en voyant des héros de son âge mettre au tapis des criminels malfaisants qui avaient cru ne faire d’eux qu’une bouchée, et sans lesquels le monde s’avérerait un endroit définitivement plus accueillant. 

Histoire policière ou aventure rocambolesque, l’un dans l’autre les pieds nickelés suédois prennent le lecteur dans le tourbillon haletant d’une enquête à mille à l’heure mi—policière  mi—journalistique où tout s’imbriquent les uns  dans les autres pour notre bonheur, notre quête de suspens et nos envies d’électrochocs à 3000 volts et nos désirs de grandes émotions. Mi—innocence, mi—cynisme la fin inventive de Stieg Larsson possède quelque  chose d’acrobatique. Pas moyen de prendre une longueur d’avance sur lui, ce monsieur—là connaît trop bien son métier. FATHI CHARGUI 

La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette  Roman de Stieg Larsson—653 pages—Actes Sud—novembre 2006 

  

  

( 28 juillet, 2010 )

lapostritdusoleil1.jpgcamus1.bmp

 

La            postérité  du soleil   d’Albert Camus          Le             témoignage d’une amitié

Ce livre est le témoignage d’une amitié entre René Char et Albert Camus, qu’Henriette Grindat, artiste–photographe suisse, met en oeuvre au travers l’univers poétique des deux écrivains. On y découvre de grandes photographies, en noir et blanc sur chaque feuille, qui font face à un bref texte, poétique. « Je voulais qu’Henriette Grindat saisît avec son objectif l’arrière pays qui est l’image du nôtre, invisible à autrui, et nous donnât ce que je m’efforce dans la poésie d’atteindre, si dire cela n’est pas trop hasardeux : le passé voilé  et le présent où affleure une turbulence que survole et féconde une flèche hardie. » Écrivait René char. 

Des photos superbes de paysages si souvent présents dans l’œuvre de René Char, ainsi que dans les « carnets » d’Albert Camus. « Le paysage comme l’amitié est notre rivière souterraine. Paysage sans pays. » écrivait René Char à Albert Camus. René Char et Albert Camus se sont liés longtemps d’amitié. Pour l’un, c’était à partir de la lecture de « L’Etranger », pour l’autre, c’était la découverte du recueil « Hypnos ». Cette amitié fut profonde, et complice non seulement à Paris quand Char et Camus habitaient le même immeuble mais aussi au travers la correspondance des deux écrivains durant 184 lettres :  « Un peu, où êtes-vous, cher Albert? J’ai la sensation cruelle, tout à coup, de vous avoir perdu. Le Temps se fait en forme de hache. A quand (carte postale de René Char, le 14 septembre 1957). 

Réponse de Camus : « Plus je vieillis et plus je trouve qu’on ne peut vivre qu’avec les êtres qui vous libèrent, et qui vous aiment d’une affection aussi légère à porter que forte à éprouver. (…) C’est ainsi que je suis votre ami, j’aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours.» (17 septembre 1957). 

Et Char d’ajouter : « Ils sont en si petit nombre ceux que nous aimons réellement et sans réserve, qui nous manquent et à qui nous savons manquer parfois, mystérieusement, si bien que les deux sensations, celle en soi et celle qu’on perçoit chez l’autre emporte même élancement et même souci…» (septembre 1957). Cette correspondance n’a prit fin qu’avec la mort de Camus, le 4 janvier 1960 : « Avec celui que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence », écrivait René Char, peu après l’accident de Camus, dans un poème qui porte sa douleur, et qui est peut-être le plus beau texte qui ait été écrit sur la perte d’un ami cher. 

                                                                     Clin d’œil à l’Algérie                                

Albert Camus a travaillé avec René Char sur ce projet de livre sur le Vaucluse, cette région où Camus « touchait à une terre et à des êtres aux soleils jumeaux qui prolongeaient avec plus de verdure, de coloris et d’humidité, la terre d’Algérie » écrivait Char. C’est la rencontre de la pensée de deux écrivains, ce sentiment qu’on ressent lors de la perte d’un être cher, ce soleil disparu, la lumière éclaire toujours et l’espoir est encore possible, malgré la vie éteinte. La photographie est elle même la postérité du soleil, la fixation d’images instantanées mais combien figées dans le temps, pour l’éternité. Le livre est un hommage rendu par René char après la mort de Camus. C’est le galeriste et éditeur suisse Edwin Engelberts qui avait publié en 1965 ce livre en 120 exemplaires. C’est à l’occasion en ce mois du cinquantenaire de la mort de cet auteur emblématique que ce livre revoit le jour dans une nouvelle édition.    

Ce livre s’ouvre sur le poème de René char intitulé « De moment en moment » : « comment montrer sans les trahir les choses simples, données entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du temps artiste, entre la mort et la beauté. » et se ferme sur les mots de Camus « Demain, oui, dans cette vallée heureuse, nous trouverons l’audace de mourir contents ».                                Un libre penseur 

«Une pensée profonde est en continuel devenir, épouse l’expérience d’une vie et s’y façonne. De même, la création unique d’un homme se fortifie dans ses visages successifs et multiples que sont les œuvres.» À travers la diversité de leurs formes d’expression: roman, théâtre, essai, journalisme, la pensée et l’œuvre de Camus illustrent parfaitement cette cohérence fondamentale et ce dynamisme fécond que définit Le Mythe de Sisyphe. Leur enracinement charnel, tant dans la biographie de leur auteur que dans l’histoire contemporaine, leur refus de tout dogmatisme, de tout «système» qui emprisonne ou mutile l’être humain, dont la misère et la grandeur alimentent leurs doutes et leurs certitudes, la place qu’elles font à la splendeur et à l’indifférence du monde, enfin l’exigence morale, la passion et la lucidité qui les animent, sous le classicisme du langage, sont probablement les traits les plus caractéristiques de cette pensée et de cette œuvre singulières, à la fois limpides et secrètes. Camus continue par la richesse de sa réflexion, le rayonnement et les prestiges de sa création, à être présent dans la sensibilité et la conscience contemporaines. L’œuvre de Camus, du vivant même de son auteur, et depuis sa mort, connaît une réception paradoxale; célèbre et célébrée, elle est aussi déformée et dénigrée par des critiques abusés par son apparente simplicité, ou aveuglés par leurs préjugés philosophiques ou politiques; mais son humanisme lucide et rigoureux, son effort pour ne rien nier ni de l’homme, ni du monde, la mythologie du possible qu’elle propose, tant sur le plan philosophique que politique, sa richesse morale, intellectuelle et esthétique ne cessent de confirmer que «la création authentique est un don à l’avenir». FATHI CHARGUI 

La postérité du soleil d’Albert Camus—79 pages—Gallimard—décembre 2009 

 

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